Benalla : la commission d’enquête de l'Assemblée sous le feu des critiques

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La commission des Lois de l'Assemblée nationale mène depuis lundi des auditions dans l'affaire Benalla.
La commission des Lois de l'Assemblée nationale mène depuis lundi des auditions dans l'affaire Benalla. © Thomas SAMSON / AFP
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L'agenda de la commission, mais aussi les méthodes de sa co-présidente, Yaël Braun-Pivet, sont pilonnés par l'opposition. Celle-ci soupçonne la majorité de vouloir faire "obstruction".

Plusieurs fois par jour, ils se donnent allègrement du "cher monsieur le co-rapporteur" et "madame la présidente". Pourtant, Yaël Braun-Pivet (LREM) et Guillaume Larrivé (LR), tous deux co-rapporteurs de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale chargée de "faire la lumière sur les événements survenus à l’occasion de la manifestation parisienne du 1er mai 2018", se livrent en réalité à un duel à fleurets mouchetés. Depuis lundi et le début des auditions de l'affaire Benalla, les deux élus, assis l'un à côté de l'autre, s'affrontent sans même échanger un regard. 

Mercredi matin, lorsque la première a refusé que le commandant militaire de la présidence de la République et le chef du GSPR (groupe de sécurité de la présidence de la République) soient entendus à huis-clos, le second a certes applaudi. Mais c'était pour mieux souligner, non sans froideur, qu'il se réjouissait que la présidente de la commission des Lois se "rallie" à son point de vue. Micro ouvert, Yaël Braun-Pivet a alors éclaté de rire, avant de lâcher un "n'importe quoi !" révélateur du bras de fer qui l'oppose en permanence à son co-rapporteur. C'est en effet un double spectacle qui se joue depuis trois jours au sein de la commission des Lois de l'Assemblée nationale. Parallèlement aux auditions, parfois tendues, les députés de la majorité et de l'opposition s'écharpent sur l'organisation des débats. 

" Je n'accepterai pas que cette commission d'enquête fasse l'objet d'entrave et d'obstruction de la part d'une majorité aux ordres de l'Élysée. "

"Dysfonctionnement manifeste". Au centre de leurs désaccords : la méthode de conduite des auditions. Le huis-clos, donc, a d'abord été réclamé par la majorité, qui a ensuite lâché du lest. Le choix de la petite salle habituelle de la commission des Lois, en sous-sols, au nombre de places limité, est aussi pointé du doigt. Enfin, l'agenda pose des difficultés. Seules les auditions de lundi, mardi et mercredi ont été planifiées, la liste des personnes à entendre faisant jusqu'ici consensus. Une réunion de bureau, mercredi après-midi, doit permettre d'organiser la suite.

Mais cela fait trois jours que l'opposition peste contre le fait qu'il faille attendre cette fameuse réunion. "Nous avançons à la petite semaine", a déploré l'élu LR Philippe Gosselin mardi. Guillaume Larrivé, de son côté, ne manque pas une occasion de dresser la (longue) liste des personnalités qu'il veut absolument entendre, parmi lesquelles, notamment, le secrétaire général de l'Élysée Alexis Kohler et le porte-parole d'Emmanuel Macron, Bruno Roger-Petit. "Je constate que [mercredi] matin, nous n'avons pas une seule audition prévue après 12 heures", s'est agacé le député LR. "Je considère qu'il y a là un dysfonctionnement manifeste de notre commission d'enquête. En tant que co-rapporteur, je n'accepterai pas que cette commission fasse l'objet d'entrave et d'obstruction de la part d'une majorité aux ordres de l'Élysée."

La déférence de la majorité pointée du doigt. Car c'est bien là le reproche formulé par l'opposition dans son ensemble : la majorité traînerait des pieds pour faire toute la lumière sur une affaire qui touche directement le président. "Les députés LR ne se satisferont pas d'un enterrement de première classe", a prévenu Eric Ciotti mercredi matin en commission. Des propos jugés "ahurissants" par Yaël Braun-Pivet, qui a par la suite dénoncé une "approche politique et polémique" de son co-rapporteur.

Les questions adressées par certains élus LREM, jugées bien trop déférentes, ont conforté l'opposition dans l'idée que les marcheurs étaient réticents à faire toute la lumière sur l'affaire. Lundi, alors que Gérard Collomb était entendu, la députée de la majorité Naïma Moutchou a préféré insister sur les violences des manifestants le 1er mai, laissant le ministre de l'Intérieur dérouler son sujet favori. "C'était la première audition, c'était peut-être un peu plus compliqué", reconnaît auprès d'Europe1.fr Elodie Jacquier-Laforge, députée MoDem. "Mais aujourd'hui [mercredi], les questions posées par la majorité n'étaient pas frileuses."

Une présidente à la position inconfortable. Pour cette députée de l'Isère, qui est par ailleurs "favorable à ce qu'on ouvre plus les auditions" afin de convoquer de nouvelles personnalités et ainsi "aller au bout de la mission de la commission d'enquête", cette dernière "travaille bien". "On arrive à avoir une expression de tous les groupes politiques et même les non-inscrits peuvent poser des questions."

Un avis loin d'être partagé par tous, plusieurs élus ayant plusieurs fois protesté contre l'attribution du temps de parole par Yaël Braun-Pivet et s'estimant lésé. "L'opposition est dans son rôle", balaie Elodie Jacquier-Laforge, qui y voit surtout un moyen pour certains de "s'offrir une tribune" en multipliant les coups d'éclat. Nicolas Dupont-Aignan est ainsi resté moins de cinq minutes à sa place, mercredi matin, avant de claquer théâtralement la porte en dénonçant une "mascarade".

" Les débats sont déjà assez rugueux en temps normal. Il y a des personnalités très fortes dans la commission des Lois.  "

Du côté de la majorité, on regrette à l'inverse les largesses de Yaël Braun-Pivet. "En temps normal, son pluralisme permet d'éviter les incidents", explique une élue LREM dans Libération. "Mais là, vu le cirque, elle pourrait être plus ferme…" Mardi, la présidente de la commission des Lois a assez bien résumé son inconfortable position : "Quelle que soit la décision que je prendrai [dans l'attribution du temps de parole], je sais que je ferai des mécontents."

Le Sénat tire son épingle du jeu. Reste que l'ambiance dans la petite salle de la commission est électrique. "C'est déjà assez rugueux en temps normal", temporise Elodie Jacquier-Laforge. "Il y a des personnalités très fortes dans cette commission. Finalement, il est plutôt sain que nous puissions débattre." Le contraste avec l'organisation et la tenue des auditions par la commission des Lois du Sénat est saisissant. Au Palais du Luxembourg, l'audition d'Alexis Kohler par exemple, était fixée dès le début de la semaine à jeudi matin. Et les remarques adressées par les sénateurs à certains auditionnés, notamment Gérard Collomb, auront été autrement plus piquantes que du côté du Palais Bourbon.

"Vous avez pu observer qu'à la fois le ton et la nature des questions n'étaient pas les mêmes",  s'est félicité le président de la commission des Lois du Sénat, Philippe Bas, mercredi matin sur Europe 1. Lequel a reconnu à demi-mot que la tâche était beaucoup plus simple pour une chambre majoritairement composée d'élus de l'opposition. "Le Sénat est le seul des pouvoirs publics constitutionnels non alignés, il est libre et indépendant. Il y a une majorité déférente à l'Assemblée nationale. Le seul endroit de la République où on peut encore aborder les questions sans arrière-pensée, librement, c'est le Sénat." Parce qu'elle se retrouve entre le marteau et l'enclume, la commission d'enquête de l'Assemblée, elle, est condamnée à ne pas faire l'unanimité.

Vote houleux au sein de la commission d'enquête

La commission d'enquête de l'Assemblée s'est déchirée mercredi sur la suite des auditions sur l'affaire Benalla, la majorité LREM jugeant "inutile" d'auditionner d'autres membres de l'Élysée et du gouvernement, les oppositions fustigeant "une mascarade". À la suite d'un vote lors d'une séance houleuse, la majorité de la commission des Lois a suivi sa présidente Yaël Braun-Pivet pour convoquer une nouvelle audition du directeur de l'ordre public de la préfecture de police de Paris, Alain Gibelin, et du préfet de police de Paris Michel Delpuech, et ajouter le responsable de la compagnie de CRS 15 qui était place de la Contrescarpe le 1er mai.