Quarante-six ans après la mort non élucidée de l'ancien ministre Robert Boulin, trois juges d'instruction du pôle "cold cases" vont rouvrir l'enquête sur cette affaire, a annoncé ce lundi la présidence du tribunal judiciaire de Nanterre. Retour sur un mystère d'État toujours entier.
Un dossier relancé, 46 ans après les faits. Le 30 octobre 1979, Robert Boulin, membre du RPR et ministre du Travail et de la Participation sous Valéry Giscard d'Estaing, est retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet, dans les Yvelines.
L'enquête, menée par le SRPJ de Versailles, conclut à l'époque au suicide par noyade, alors que la presse révélait, quelques jours plus tôt, son implication présumée dans une affaire d'escroquerie immobilière. Mais sa famille plaide pour la reconnaissance d'un assassinat politique. Car, de nombreux éléments de l'investigation auraient été baclés. Désormais, le pôle national "Cold Cases" situé au sein du tribunal judiciaire de Nanterre (Hauts-de-Seine) va récupérer l'enquête.
Une macabre découverte
La famille du ministre et député-maire de Libourne (Gironde) s'aperçoit de sa disparition le 29 octobre 1979. En début de soirée, Guy Aubert, homme d'affaires influent et proche de Robert Boulin, se rend à l'appartement du couple à Neuilly-sur-Seine et alerte son épouse, Colette Boulin. Sans nouvelles depuis plusieurs heures, cette dernière prévient les proches qui, en fouillant la corbeille à papier de son bureau, découvrent un brouillon sur lequel l'homme politique évoque son intention de mettre fin à ses jours.
"J'envisage de me noyer dans un lac de la forêt de Rambouillet, où j'aimais beaucoup faire du cheval", rapporte l'émission Affaires sensibles sur France Inter. Le ministre de l'Intérieur, puis Matignon, sont alors prévenus. Les investigations sont lancées à 6 heures du matin. Vers 8h30, la brigade de gendarmerie repère une Peugeot 305 bleue à proximité de l'étang Rompu. Elle fait alors une macabre découverte : un corps à genoux, à demi immergé dans l'eau — même si les versions divergent quant à sa position exacte.
Le lendemain, une quinzaine de personnalités, dont Jacques Chaban-Delmas, reçoivent une lettre posthume dans laquelle Robert Boulin semble expliquer les raisons de son geste. Empêtré dans l'affaire immobilière dite de Ramatuelle après des révélations du Canard enchaîné, Robert Boulin n'aurait pas supporté les suspicions qui pesaient sur lui : "Cela m'est insupportable et je ne peux, moi-même, le supporter. Je préfère la mort à la suspicion".
Précipitation médiatique
La mort de Robert Boulin est annoncée au journal d'Antenne 2, le mardi 30 octobre 1979, peu avant 13h. De premiers éléments sont donnés : "Monsieur Boulin se serait bourré de barbituriques. Il serait entré dans l'eau des étangs de Hollande et, sans doute, serait-il tombé, car on l'a retrouvé à genoux, asphyxié, dans 60 centimètres d'eau."
La thèse du suicide est immédiatement médiatisée. "Danièle Breem donne la version du suicide à la télévision, alors que le corps est encore sur la berge", a ironisé Jean-Pierre Courtel auprès de franceinfo en 2019, un ancien inspecteur de police du SRPJ de Versailles, présent lorsque Robert Boulin a été sorti de l'eau.
Un emballement médiatique qui a pu entraîner des erreurs. Le corps a, en effet, été repêché dans l'étang Rompu, et non dans les étangs de Hollande. Les analyses révèlent, par ailleurs, la présence dans son sang de traces de diazépam, principe actif du Valium, et non de barbituriques. L'investigation semble elle aussi menée à la hâte. "Ce qui m'a étonné, c'est qu'il n'y a pas eu de constatations médico-légales faites sur le corps à sa sortie de l'eau", relate Jean-Pierre Courtel.
Des élements troublants
L'enquête ne traîne pas : le corps est rapidement évacué par hélicoptère vers l'Institut médico-légal de Paris et les policiers concluent "à un suicide par noyade, précédé d'une forte absorption de Valium", selon les mots du dossier. La mort est intervenue dès le lundi 29 octobre, entre 17h30 et 20 heures, selon les médecins légistes.
Mais peu à peu, de nombreux éléments vont intriguer. Un papier bristol à l'en-tête du ministère du Travail reposait sur le tableau de bord de la Peugeot 305 bleue de Robert Boulin, retrouvée fermée à clé. Au verso, quelques mots adressés à sa famille. Le style indirect et une faute d'orthographe interpelleront plus tard les proches de Robert Boulin.
Dans la famille, les doutes vont se cristalliser autour de photographies prises par la police scientifique, obtenues en 1981 grâce à l'intervention de leur avocat, Robert Badinter, et qui contredisent les conclusions de l'autopsie. "Quand on a vu ces photos, l'évidence, qu'on a voulu nous cacher, est remontée au grand jour. Ce visage de boxeur, ces hématomes… Tout est là pour montrer qu'on nous manipule, qu'on nous raconte des choses fausses", a fustigé en 2019 Fabienne Boulin Burgeat, la fille de Robert Boulin, à franceinfo.
En 1983, la famille obtient une nouvelle autopsie après avoir porté plainte contre X pour "homicide volontaire". Si elle ne permet toujours pas d'être formel sur les causes de la mort, la seconde autopsie démontre de nombreuses incohérences. "Dans l'enquête préliminaire, on voit bien qu'il y a des mensonges, des manques très importants", a dénoncé Fabienne Boulin Burgeat.
Mais la justice s'en tient à la thèse du suicide, s'appuyant notamment sur les témoignages de Maxime Delsol, ancien garde du corps de Robert Boulin, et de son conseiller presse Patrice Blank. En 1991, elle rend un premier non-lieu concernant la plainte de la famille pour homicide.
"Le crime a été maquillé en suicide"
Alors que l'affaire de Ramatuelle est citée comme mobile du suicide, la fille de Robert Boulin maintient que le scandale a été instrumentalisé par certains cadres du RPR, le principal parti de droite de l'époque. "Mon père était quelqu'un qui gênait", dit-elle à franceinfo. Neuf fois ministre sous la Ve République, Robert Boulin était pressenti pour devenir Premier ministre.
Invité au club de la presse d'Europe 1, le 21 octobre 1979, le ministre du Travail avait assuré "qu'il rendrait coup pour coup, qu'il avait des dossiers et qu'il ne se laisserait pas faire", rappelle-t-elle. Selon Fabienne Boulin Burgeat, il se serait ainsi mis en danger, en contre-attaquant face à l'affaire de Ramatuelle. Tandis que plusieurs enquêtes journalistiques ont fragilisé la thèse du suicide, la conclusion s'impose : "Le crime a été maquillé en suicide", assure la fille de Robert Boulin.
Par ailleurs, l'ombre du SAC plane sur cette affaire. Ce Service d'action civique, issu du mouvement gaulliste, est cité par plusieurs témoins proches du milieu du banditisme qui valident le scénario d'un règlement de comptes. En 2025, l'ancien braqueur Jean-Louis Rizza a affirmé qu'on lui aurait proposé de menacer Robert Boulin.
Par ailleurs, Elio Darmon, mort le 1er avril 2026, a confié à la justice avoir entendu des membres du SAC se vanter d'avoir tabassé le ministre. Un témoignage qui a permis d'identifier un homme mort en 1986 et désigné comme le meurtrier potentiel de Robert Boulin.