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Bernadette Chirac, mort de la femme qui s'était fait un prénom

La première dame la plus connue de la Ve République, Bernadette Chirac s'est éteinte. [© PATRICK KOVARIK / AFP]

Bernadette Chirac, première dame la plus célèbre de la Ve République, s'est éteinte ce 5 juin à l'âge de 93 ans. Epouse du président Jacques Chirac, son engagement et ses actions ont été si importants qu'elle a réussi au fil des années à se faire un prénom.

La première dame la plus connue de la Ve République, Bernadette Chirac s'est éteinte ce vendredi 5 juin à l'âge de 93 ans. "Madame Chirac", "Madame Pièces jaunes", "La femme qui s'est fait un prénom", "Bernadette" les surnoms pour la nommer sont nombreux et révélateurs de la façon dont elle s'est imposée dans l'esprit et le quotidien des Français au fil des ans.

Née le 18 mai 1933 à Paris, Bernadette Chodron de Courcel a grandi dans la haute société bourgeoise et catholique de l'époque. Fille d'un directeur commercial fait prisonnier pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a passé les années d'occupation dans le château de sa tante dans le Loiret. Un quotidien marqué par une éducation catholique stricte et inculquée par sa mère. Pensant qu'elle ne reverrait jamais son mari, elle a tout fait pour préparer sa fille au monde du travail. Ces valeurs l'ont accompagnée toute sa vie et l'ont aidée à ravir le cœur de son futur époux Jacques Chirac.

Une rencontre en 1951

Elle le rencontre en octobre 1951 sur les bancs de Sciences Po Paris. D'un an son aîné, il est grand, charismatique, avec un bagou hallucinant. Timide, introvertie, sérieuse et calme, elle est à l'antipode de "ce chevalier de cap et d'épée" dont elle tombe directement sous le charme, au même titre que ses rares camarades féminines. Issu d'un milieu modeste, peu porté sur les valeurs catholiques, affable et enjôleur, la famille Chodron de Courcel voit d'un mauvais œil l'amoureux de Bernadette. 

Mais peu importe à la jeune fille qui est prête à tout pour lui, y compris lui mâcher le travail. Bien meilleure élève que lui, elle lui prépare ses fiches et l’aide dans la rédaction de ses devoirs. Et son travail paie, car en 1954 Jacques Chirac est accepté à l’ENA et en même temps par la famille de sa fiancée. Ils se marient le 17 mars 1956, la veille de son départ en tant que volontaire dans l’armée française en Algérie, où il reste 18 mois.

L’entrée en politique

«Le plus beau jour de ma vie, c'est lorsque Jacques m'a demandé d'être candidate aux élections cantonales en Corrèze en 1979»,explique, bravache, celle qui sera conseillère générale pendant près de quarante ans sur les terres familiales de son mari. L'anecdote figure dans les Secrets d'une conquête du journaliste Erwan l'Eléouet (Fayard).

A son retour de la guerre d'Algérie, Jacques Chirac termine ses études à l'ENA et débute sa carrière dans l'administration. Rapidement, il s'oriente en politique dont il gravit aisément les échelons, toujours encouragé et soutenu par Bernadette qui a, entre temps, donné la vie à ses deux filles, Laurence et Claude. Alors qu'elle observe l’ascension de son mari qui passe par la Cour des comptes, le secrétariat général du gouvernement, le cabinet du Premier ministre George Pompidou dont il devient un partisan et un collaborateur, pour enfin s'engager en politique et devenir député de Corrèze un bastion historique de la gauche, elle décide de mener sa vie en reprenant ses études contre l’avis de son mari. Elle s’inscrit en 1972 à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en archéologie, participe à des fouilles et à la restauration de la cathédrale d’Orléans. 

Mais le retour à la réalité arrive rapidement et brutalement. Sa fille aînée Laurence est frappée par une méningite et tombe dans la dépression, comme c’est régulièrement le cas à l’époque.  En 1975 on lui diagnostique une anorexie mentale sévère. Bernadette Chirac abandonne donc ses études pour s’occuper de sa famille, dont le père est souvent absent à cause de ses responsabilités politiques.

Mais en cet hiver 1979, on est loin d'un conseil d'ami. S'il n'est pas arrivé à la dissuader de reprendre ses études pour se lancer dans une licence d'archéologie, cette fois, c'est un ordre que Jacques intime à Bernadette. La présidentielle de 1981 approche : il doit garder la main sur le département, rampe de lancement idéale vers l'Elysée.

"Je défends les intérêts locaux. Les gens savent que je suis à leur service. Je ne fais jamais de politique", confie-t-elle à Libération en 1998.

Une première dame passée de l'ombre à la lumière 

"Le pardon est une vertu chrétienne. Je devrais m'y conformer. Néanmoins, il y a des choses impossibles à oublier. Je suis assez rancunière en ce qui concerne certaines personnes qui ont vraiment été trop loin." Si lorsqu’elle tient ces propos à Catherine Nay en 1996 elle parle de politique, nous pouvons les transposer à sa vie personnelle. Effectivement, malgré les tromperies et les affronts de son mari, elle ne l’a jamais quitté et a même continué à le porter et l’accompagner tant personnellement que politiquement parlant. 

Cependant, elle n’oublie pas. Et lorsque la relation de son mari avec la journaliste du Figaro Jacqueline Chabridon est rendue publique, elle lui pose l’ultimatum : elle ou moi. Pour le cabinet du maire de Paris, le choix est vite pris : c’est et ça restera Bernadette. Quelque temps plus tard, elle déclare à Christine Clerc que "son tort a été de ne pas se méfier assez de moi. On ne se méfie jamais assez des bonnes femmes". Avec cette interview Bernadette fait sa mue aux yeux des Français et passe de la potiche (qu’elle n’a jamais été) à la femme politique active.

"C'est un honneur d'être la femme du Président de la République. Ça a changé ma vie. Ce sont des activités multiples à l'Elysée et à l'étranger. La constitution de la Vème République ne prévoit pas de place pour la femme du chef de l'Etat. Néanmoins, il est souhaitable que la femme du Président donne la meilleure image possible d'elle-même à travers ses activités personnelles et officielles."

Une carrière d'élue locale

Bien avant de devenir Première dame, Bernadette Chirac s'impose comme une élue locale. Conseillère municipale de Sarran dès 1971, puis adjointe au maire, elle s'ancre durablement en Corrèze. Elle devient ensuite conseillère générale en 1979, mandat qu'elle conservera pendant plus de trente ans.

"Il y a des années, le maire de Sarran m'a demandé si j'accepterai de partir aux élections sur sa liste aux municipales. J'ai finalement accepté. Plus tard, mon prédécesseur s'est tué sur la route. On m'a donc demandé de lui succéder. Faire campagne pour moi, c'est différent. Le fait d'avoir milité pour lui m'a beaucoup aidée. C'est plus difficile de dire aux gens de voter pour moi. Ca veut dire 'C'est moi le meilleur', et c'est pas facile", confiait-elle.

Cet ancrage territorial joue un rôle déterminant dans la construction politique de Jacques Chirac, dont elle constitue l'un des piliers électoraux.

De l'ombre à l'influence

À mesure que son mari gravit les échelons du pouvoir, Bernadette Chirac reste en retrait de la scène nationale, tout en exerçant une influence réelle dans les coulisses. Elle l'accompagne dans ses choix, le conseille, et n'hésite pas à exprimer ses réserves, notamment sur la dissolution de 1997 ou sur la stratégie politique ayant conduit au second tour de 2002.

Discrète dans l'apparence, elle n'en demeure pas moins une actrice attentive des équilibres politiques.

"Madame Pièces jaunes"

C'est cependant à travers l'opération "Pièces jaunes" qu'elle acquiert une notoriété nationale. À partir de 1994, à la tête de la Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France, elle donne une nouvelle ampleur à cette collecte destinée à améliorer les conditions d'hospitalisation des enfants.

Grâce à une forte médiatisation et à l'appui de personnalités populaires, l'opération devient un rendez-vous annuel incontournable. Bernadette Chirac s'impose alors comme "Madame Pièces jaunes", une figure familière des Français.

Une Première dame à part

À l'Élysée, entre 1995 et 2007, elle occupe un rôle singulier. Ni effacée ni omniprésente, elle incarne une Première dame active, engagée dans les causes caritatives et attentive aux enjeux politiques de son temps.

Elle accompagne Jacques Chirac tout au long de ses deux mandats, tout en construisant sa propre image publique, indépendante de celle de son mari.

Les dernières années

Après la fin du mandat présidentiel, Bernadette Chirac se retire progressivement de la vie publique. Très affaiblie, elle apparaît de plus en plus rarement après 2017, entourée de sa fille Claude, devenue son aidante.

En 2023, elle reçoit la dignité d’officier de la Légion d’honneur, ultime reconnaissance d’un engagement public et politique exceptionnel.

Bernadette Chirac laisse l'image d'une femme de pouvoir discrète mais déterminée, passée de l'ombre présidentielle à une forme de lumière propre, unique dans l'histoire de la Ve République.