"Toutes les matières sont ici" : en Espagne, des enfants ont école… en forêt

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école des bois 8:13
Une trentaine d'enfants ont chaque jour école dans le forêt de Rubio, à une heure de Barcelone. © Henri de Laguérie / Europe 1
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Les "écoles des bois" se développent de l'autre côté des Pyrénées. Ces établissements d'un nouveau type proposent aux enfants d'apprendre en s'amusant… en forêt. Au programme : des balades, bien évidemment, mais aussi l'étude des animaux, ou encore des mathématiques. Un enseignement d'un nouveau genre qui prend de l'ampleur en pleine pandémie. Europe 1 a suivi une journée de classe dans cette école atypique, à une heure de Barcelone. 
REPORTAGE

L'école au milieu des arbres pour apprendre, tout en échappant au Covid. Sur un petit chemin qui traverse des champs et des potagers, une ribambelle d’enfants marchent d'un bon pas en direction de la forêt de Rubio, une ville située à une heure de Barcelone. Contrairement aux apparences, ces 33 bambins ne vont pas en balade, mais en classe. Si en France les écoles sont une nouvelle fois fermées, pour un mois, en Espagne l'apprentissage en présentiel n'a jamais cessé depuis le début de l'année scolaire. Ce concept des "écoles des bois", né en Allemagne et dans le nord de l'Europe, se développe en Espagne pour les élèves jusqu’à 6 ans, car la scolarisation n’est pas obligatoire avant cet âge. Ces écoles atypiques n’ont donc pas de reconnaissance officielle.

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Les enfants sont réunis avant de partir "en classe". Crédit : Henri de Laguérie / Europe 1

"C’est comme si on vivait complètement dans la nature"

"On sort tous les matins à 9h30 jusqu'à 12h30-13 heures dans la forêt", explique au micro d'Europe 1 Brigitte Escolar, la directrice. Et malgré les 3 degrés ce matin-là (le reportage a été tourné il y a quelques semaines, ndlr) les enfants n'ont pas l'air d'avoir froid avec leur polaire, leur anorak, leurs chaussures de marches et pour certains, leurs cagoules. "Il faut s'habiller chaudement", glisse-t-elle dans un sourire. "Dans le Nord de l'Europe, ils sortent beaucoup plus que nous, avec des températures plus froides."

Une fois sur place, après 45 minutes de marche, les enfants se divisent rapidement en deux groupes : les plus jeunes d’un côté, et les 3-6 ans de l’autre. Autonomes et débrouillards, ils connaissent la forêt comme leur poche. "Ici on aime tous la forêt, tous les jours on y est et on apprend des choses sur les animaux. En fait, c’est comme si on vivait complètement dans la nature", s'enthousiasme Ada, petite fille de 6 ans, avec un grand sourire malicieux qui lui parcoure le visage. 

Ada un bambou dans la main et Patricia qui encadre l'atelier (1)

Ada, avec un bambou dans la main, étudie les oiseaux. Crédit : Henri de Laguérie / Europe 1

"L'apprentissage des enfants se fait à partir des jeux"

Ce matin là, les plus âgés s’arrêtent pour observer des nids d’oiseaux. Assis par terre, Garau, Mel, Llucia et les autres dessinent sur leur cahier les animaux, tandis que certains commencent à écrire. Les quatre éducatrices qui accompagnent également le groupe ont apporté des livres en lien avec les oiseaux et des guides consacrés aux arbres. Un peu plus loin, des garçons s’amusent à mesurer le tronc d’un sapin.

L'ambiance est joyeuse, bien loin de ce que l'on trouve dans une salle de classe traditionnelle. Mais l'apprentissage n'est pas bien loin, assure Brigitte Escolar. "Le principal travail est de jouer. L'apprentissage des enfants - ici on ne parle pas d'élèves - se fait à partir de ces jeux. Les enfants apprennent à partir de ce qui les entoure, on peut par exemple faire des multiplications en comptant les feuilles."

"Les mathématiques, la nature, la biologie… toutes les matières sont ici", affirme de son côté Patricia, une des accompagnatrices. "Découvrir et apprendre, c’est inné chez les enfants, ils nous le demandent tous les jours. On doit simplement être là pour les guider et les aider, tout en s’adaptant au rythme de chacun. Et ça fonctionne."

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Les enfants étudient les oiseaux, en pleine nature. Crédit : Henri de Laguérie / Europe 1

"On apprend quand on s'amuse, pas sous la pression des examens"

Après le travail sur les oiseaux, certains enfants cherchent des ossements d’animaux. Il y a quelques jours, ils ont trouvé le crâne d’un sanglier. Vers 13 heures, tout ce petit monde retourne dans un bâtiment en dur pour manger. Chacun apporte son déjeuner car beaucoup sont végétariens ou ont des régimes spéciaux. L’après-midi, les plus petits font la sieste pendant que les autres réalisent des activités en intérieur.

Une façon particulière d'enseigner qui a séduit Francesc Vilarubials, qui a inscrit ses deux enfants à "l’école des bois". "Mon expérience scolaire n’a pas été très agréable, j’étais dans une école classique où on évaluait les enfants tout le temps", raconte ce père de famille au micro d'Europe 1. "L’apprentissage ne se faisait qu’à travers la mémorisation, donc j’ai toujours voulu une école alternative, un endroit qui donne la priorité aux besoins de l’enfant. Et puis je crois qu’on apprend quand on s’amuse, pas quand on nous oblige ou quand cela se fait sous la pression des examens."

Le Covid, une "opportunité" de faire plus sortir les enfants

Sans compter qu'avec l'apparition du coronavirus, enseigner dans la nature à un autre avantage : éviter les contraintes liées au Covid. Comme on le remarque sur les photos qui accompagnent cet article, les enfants ne portent pas de masque, on ne prend pas leur température chaque matin et ils peuvent se mélanger comme bon leur semble. Une véritable "opportunité" selon la directrice de l'établissement, Brigitte Escolar. "On se contamine surtout dans les endroits fermés, mais en forêt on est ventilé toute la journée. Et puis c'est plus facile de maintenir les distances. Mais Covid ou pas, je pense que les enfants doivent sortir beaucoup plus, et la pandémie est une belle opportunité pour le faire."

" Pour énormément d'enfants, l'école est le lieu où ils mangent à coup sûr une fois par jour "

Une nouvelle méthode d'apprentissage qui est en tout cas en train de faire des émules. Car la quarantaine de structures similaires que compte l'Espagne a dû mettre en place des listes d'attentes qui ne font que s'allonger. Actuellement, environ un millier d'enfants sont inscrits dans une "école des bois" ou de plage. 

Mais si la demande des parents est là, les autorités ont encore beaucoup de mal à comprendre ces écoles. Une seule d’entre elles est d'ailleurs homologuée à ce jour. Les relations avec l'administration espagnole sont difficiles, "parce que la première chose qu'ils nous demandent, c'est 'combien de mètres carrés vous avez ?'", explique Brigitte Escolar. "Ils ne comprennent rien." Et cette absence d'homologation est préjudiciable à ses structures, puisqu'elles ne peuvent pas proposer leurs services pour des enfants de plus de 6 ans, âge à partir duquel la scolarisation est obligatoire en Espagne. 

Des écoles "classiques" qui envahissent l'espace public

Quant aux écoles "classiques" du pays, elles aussi n'ont pas fermées leurs portes depuis le mois de septembre. Dès le début de l’année, les classes ont été dédoublées et ont même envahi l’espace public. Des jardins, des squares, des installations sportives ont été mises à disposition pour accueillir de temps en temps les élèves. Certaines rues ont été "pacifiées", c’est-à-dire piétonnisées, pour permettre aux enfants d’avoir une cour de récréation plus grande.

D’ailleurs, une fois que l’épidémie sera passée, certains de ces aménagements resteront. Si toutes les écoles ne peuvent pas aller dans la forêt, les mentalités évoluent et en Espagne, et on se rend bien compte qu’il faut d’avantage profiter des espaces extérieurs et surtout du climat méditerranéen. Car l'Espagne profite de plus de 300 jours de soleil à l'année. 

L'importance de rouvrir les écoles à travers le monde

En forêt, sur la plage ou entre quatre murs, le plus important est que l'école reste ouverte en période de pandémie, rappelle pour sa part, Nicolas Reuge, conseiller principal en éducation à l’Unicef, le Fonds des Nations unies pour l’enfance. Car l'école ne se limite pas à l'enseignement. "Pour un certain nombre d'enfants, la fermeture des écoles signifie ne plus avoir accès à des services cruciaux comme les cantines scolaires. Pour énormément d'enfants, l'école c'est aussi le lieu où ils mangent à coup sûr une fois par jour." Sans oublier que rouvrir les écoles c'est aussi "redonner un sens de normalité aux enfants", dans une période exceptionnelle.

Europe 1
Par Henry de Laguérie, édité par Ugo Pascolo