Le 26 avril 1986, l'explosion du réacteur 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl plonge l'Europe dans la peur de l'atome. Encore aujourd'hui, 40 ans après les faits, elle reste la pire catastrophe nucléaire de l'histoire de l'humanité. Retour minute par minute sur un événement qui a eu des conséquences aussi bien écologiques, économiques, sociales et politiques.
À l'aube d'une journée qui va marquer les mémoires et l'histoire, la vie est paisible dans la ville de Pripiat, plusieurs dizaines de milliers d'habitants, située à trois kilomètres de la centrale nucléaire Vladimir Ilitch Lénine de Tchernobyl, en Ukraine, alors une République soviétique faisant partie de l'URSS.
Dans la centrale, les équipes se préparent pour un test de sécurité dans le réacteur numéro 4. Un exercice banal, qui devait simuler les risques liés à une baisse du niveau électrique. Il provoquera finalement la pire catastrophe nucléaire de l'histoire.
La journée du 25 avril 1986
C'est l'équipe de jour qui devait réaliser le test de sécurité. Ils voulaient profiter de l'arrêt du réacteur pour les révisions annuelles. L'objectif est de vérifier le fonctionnement des générateurs diesel de secours censés prendre le relais en cas de panne électrique et ainsi garantir la circulation de l'eau de refroidissement.
Il faut 60 secondes pour qu'ils arrivent à leur pleine puissance. Alors les ingénieurs veulent vérifier si la turbine, qui continue de tourner malgré le manque d'énergie grâce à la force cinétique, continuait à alimenter les pompes.
Dans la matinée, les opérateurs ont donc commencé à baisser la puissance du réacteur. Mais celui-ci est interrompu sur demande du centre de distribution électrique de Kiev. Étant en fin de mois, les usines de la région tournaient à plein régime, il fallait donc garantir la continuité du réseau électrique. Le réacteur numéro 4 reste donc à mi-puissance.
Ce n'est qu'à 23 heures que les opérateurs sont autorisés à reprendre la baisse du niveau de puissance, mais ce dernier chute de manière trop importante. Le réacteur n'est pas stable, les opérateurs doivent remonter le niveau de puissance.
00h, le 26 avril 1986 : le cœur du réacteur est instable
L'équipe de nuit a pris le relais pour réaliser l'opération. Elle n'est pas aussi expérimentée et formée à ce genre d'exercice, qui est dirigé par l'ingénieur en chef, Anatoli Diatlov. Le réacteur est instable, le niveau de puissance est difficile à maîtriser mais ils réussissent à le faire passer de 1.000 à 700 MWt.
À 00h28, les choses commencent à dégénérer. Une erreur de réglage commise par un opérateur fait chuter la puissance de 700 MWt à 30 MWt, soit à 1% de sa capacité. Le réacteur est quasiment à l'arrêt. Ils tentent de remonter la puissance mais cette dernière atteint seulement 6%.
Pour cela, les opérateurs retirent presque toutes les barres de contrôle du réacteur. Le calculateur ordonne l'arrêt immédiat du réacteur, mais les membres de l'équipe ne l'écoutent pas.
1h23'04" : le test démarre
Avec une dizaine d'heures de retard, le test peut enfin commencer. Les vannes de vapeur de la turbine sont fermées, et cette dernière commence à ralentir. En quelques instants, la quantité de vapeur augmente, la pression et la température grimpent en flèche.
35 secondes plus tard, le chef de quart de l'unité 4, Aleksandr Akimov, remarque que la puissance augmente trop vite. Il demande l'arrêt d'urgence du réacteur. La totalité des barres de contrôle commencent à descendre dans le cœur du réacteur.
Leonid Toptounov, qui est aux commandes, appuie sur le bouton AZ-5, celui qui est censé arrêter le réacteur. Les barres de contrôle, dont le bout est en graphite, accélèrent la réaction nucléaire. Dans cinq secondes, la situation deviendra irréversible.
1H23'44" : le réacteur 4 de Tchernobyl explose
Le pic de puissance est atteint et il dépasse de 100 fois la puissance nominale du réacteur. La catastrophe que personne n'imaginait est sur le point de se produire. Une première explosion vient soulever la dalle du réacteur qui pèse plus de 2.000 tonnes.
Elle retombe finalement sur le cœur du réacteur qui est exposé à l'air libre. L'hydrogène, au contact de l'oxygène, provoque un mélange explosif. Une deuxième explosion survient une seconde après. Mais cette dernière pulvérise le toit de la centrale. Des morceaux de graphites et de combustibles sont projetés dans les airs.
Dans la salle de contrôle, les opérateurs ressentent une forte secousse. Ils ignorent que c'est le réacteur qui a explosé, ils ne peuvent l'imaginer. D'importants incendies se déclenchent.
1h30 : les premiers pompiers arrivent sur place
Une dizaine de pompiers sont envoyés pour lutter contre les flammes. Ils sont les premiers à se retrouver face au cœur exposé à l'air libre. S'ils sont équipés pour affronter les incendies, ils sont démunis contre l'ennemi invisible : les radiations.
En quelques minutes seulement, ils sont mortellement irradiés. Ils mourront dans les jours à venir. Face à l'intensité des flammes, des renforts sont demandés à la centrale. Ce sont les pompiers de Pripiat qui arrivent. Ils auront besoin de trois heures pour éteindre le principal foyer. L'ensemble des incendies dans la centrale seront éteints une semaine plus tard. Au total, ce sont 600 pompiers qui seront envoyés sur place.
À 2H, le directeur de la centrale de Tchernobyl, Viktor Brioukhanov, est prévenu de l'explosion dans sa centrale. Il convoque en urgence les responsables, il prévient les autorités communistes de Kiev et de Moscou ainsi que le ministère de l'Énergie de l'URSS. Mais il annonce des éléments qui se révéleront faux.
Il indique que le réacteur n'a pas explosé et que les niveaux de radiation sont dans la norme. En vérité, des produits radioactifs sont projetés jusqu'à 1.200 mètres d'altitude. En dix jours, 12 milliards de milliards de becquerels, soit 30.000 fois l'ensemble des rejets radioactifs atmosphériques émis en 1986 par l'ensemble des sites nucléaires mondiaux.
Mais revenons dans la salle de contrôle, étant persuadés que le réacteur est intact, les opérateurs continuent. Plusieurs cadres de la centrale les rejoignent et refusent de croire les taux de radiation mesurés sur place. L'alimentation en eau du réacteur est maintenue, libérant encore plus d'éléments radioactifs.
Journée du 26 avril 1986
Quelques heures seulement après l'explosion du réacteur 4, les premiers signes des radiations sont visibles. Ils sont nombreux à être pris de nausées et de vomissements. Certains, plus touchés, sont évacués vers Moscou.
Les radiations font leurs premières victimes dans la matinée du 26 avril, dans l'hôpital de Pripiat. Ce sont les employés de la centrale mais aussi les premiers pompiers qui sont intervenus sur les incendies qui perdent la vie.
Malgré l'extrême gravité de la situation, la population n'est pas informée de la situation. Pire, elle n'est pas évacuée. Cette dernière n'est pas inquiète. Les radiations ne sont pas visibles... ou presque. Car lorsque l'on regarde les vidéos prises à l'époque, on peut voir de nombreux points blancs ou des flashs sur les pellicules. Ce sont les effets des radiations.
Une commission gouvernementale est créée pour gérer la situation. Elle est dirigée par le vice-président du Conseil des ministres de l'URSS, Boris Chtcherbina. Il se rend sur place pour voir des dégâts. Il est accompagné de plusieurs spécialistes. Lors d'un survol en hélicoptère de la centrale, Valeri Legassov affirme que le réacteur est détruit.
Et après ?
Ce n'est que le 27 avril que l'ordre d'évacuation de la ville est donné alors que les niveaux de radioactivité sont plusieurs milliers de fois au-dessus de la normale. L'armée dit aux habitants de Pripiat qu'ils pourront rentrer chez eux dans quelques jours. En vérité, c'est un départ définitif.
Pendant ce temps, les équipes s'emploient à étouffer le feu depuis le ciel grâce à des hélicoptères. Des opérations aériennes qui dureront jusqu'au 10 mai. Ce n'est que le 28 avril que les autorités soviétiques reconnaissent qu'il s'est passé quelque chose à Tchernobyl. Une reconnaissance due aux relevés de radiation anormaux captés par une centrale suédoise.
Selon l'OCDE, entre 1986 et 1991, plus de 600.000 personnes, venant de toute l'URSS, vont participer aux opérations d'assainissement de Tchernobyl. L'histoire les retiendra sous le nom de "Liquidateurs". En novembre 1986, un premier sarcophage d'acier et de béton est installé pour protéger la centrale et contenir la prolifération des éléments radioactifs. Une zone d'exclusion de 30 km autour de la centrale est mise en place. Autrement dit, plus personne ne peut vivre dans cette zone. Pripiat est abandonnée.
Les conséquences de la catastrophe
Pendant ce temps, le nuage radioactif parcourt une bonne partie du continent européen en fonction des vents. Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du Comité central du Parti communiste de l'URSS, s'exprime à la télévision le 14 mai 1986 et reconnaît la gravité des événements, fait totalement inédit à l'époque.
Les conséquences environnementales de cette catastrophe sont considérables. Des milliers de kilomètres carrés de terrains sont contaminés, tout comme la faune et la flore locale. Il est difficile d'évaluer le nombre de victimes.
Selon le Forum Tchernobyl, la catastrophe nucléaire a fait 4.000 morts. Mais impossible d'évaluer le nombre de personnes qui sont décédées d'un cancer provoqué par le nuage radioactif. Certaines ONG évoquent jusqu'à 100.000 morts.
Enfin, d'un point de vue politique, beaucoup d'experts et Mikhaïl Gorbatchev lui-même estiment que la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, sa gestion, le lancement de la politique de transparence de Moscou et du goût des opérations, a été un des points de départ de l'effondrement de l'Union soviétique, en décembre 1991.