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Missiles, drones, tourelles... Comment l'IA s'intègre dans le quotidien des armées

Lancement d'un missile balistique de portée intermédiaire par la Corée du Nord, début octobre 2026. Selon Pyongyang, l'engin intègre une technologie d'intelligence artificielle lui permettant de modifier son orbite de vol à basse altitude pour échapper aux interceptions. [AFP PHOTO/KCNA VIA KNS]

Mitrailleuses robotisées, drones autonomes : en Ukraine, l'intelligence artificielle est déjà une arme du quotidien. De son coté, la Corée du Nord vient d’affirmer avoir franchi un nouveau cap en testant un missile stratégique de portée intermédiaire doté d'IA. Mais que pourrait réellement apporter cette l’intelligence artificielle à un missile ?

Des assistants de nos téléphones aux salles de commandement, l'intelligence artificielle s'invite partout, et les armées n'entendent pas rester en retard. Détecter plus vite, viser plus juste, échapper au brouillage : sur le papier, les promesses sont nombreuses. Sur le terrain, certaines sont déjà tenues.

En Ukraine, l'IA a déjà fait ses preuves

À l'est de l'Europe, le conflit russo-ukrainien a dépassé le stade des essais. Début octobre, le porte-parole du Commandement de l'armée de l'air ukrainien, Youri Ihnat a annoncé abattre des drones russes à réaction grâce à des mitrailleuses lourdes montées sur des tourelles pilotées par IA, dont une douzaine protégeraient déjà la capitale.

Une avancée préparée de longue date. Dès mai 2023, le CEP (Réseau des centres de politique européenne) estimait que l'Ukraine exploitait déjà efficacement l'IA, avec des systèmes entraînés à identifier des cibles camouflées et à voler sans GPS, ce qui neutralisait le brouillage adverse. Moscou a elle aussi de son coté largement développé des appareils guidés par fibre optique, quasiment impossibles à brouiller. La conclusion est que la perspective, à l’époque, de voir une IA en passe de devenir un outil de combat à part entière s'est concrétisée. Un enseignement retenu bien au-delà des frontières de l'Europe.

Cette capture d'écran, tirée d'une vidéo non datée diffusée par l'armée de l'air ukrainienne le 1er octobre 2026, montre le robot-canon doté d'une intelligence artificielle, conçu pour intercepter les nouveaux drones russes à réaction qui pilonnent la capitale ukrainienne, dans le contexte de l'invasion russe de l'Ukraine. Crédit : Handout / Ukrainian Air Force / AFP

Malgré les sanctions, la Corée du Nord poursuit sa course à l'armement

À des milliers de kilomètres du front ukrainien, un autre pays entend faire de l'intelligence artificielle un argument militaire, non plus sur des drones ou des tourelles, mais au cœur de son arsenal stratégique. Après que les plus hautes institutions de l'État totalitaire ont annoncé que la Corée du Nord conserverait l'arme atomique "pour toujours", et dans un contexte d'escalade des tensions avec Séoul, Pyongyang a testé un missile capable, selon ses dirigeants, de modifier sa trajectoire à basse altitude.

Une annonce qui ne doit pas surprendre, puisque frappé depuis 2017 par des sanctions internationales plus sévères, le pays mène à grande échelle des cyberattaques destinées à financer ses programmes nucléaire et balistique.

Pourquoi doper un missile à l'IA ?

Derrière le mot, une réalité plus modeste qu’il n’y paraît. “L’IA est un automatisme de très haut niveau, un automatisme formidable, mais cela reste un automatisme”, tempère Alain Filipowicz, chercheur associé à l’IRIS et ancien ingénieur de l’armement. Pour lui, elle ne décide que dans les limites des données sur lesquelles elle a été entraînée, ce qui fait de cet outil un système “ni intelligent, ni intuitif, ni créatif”.

Dans un missile, l’IA “est plus locale”, explique Alain Filipowicz. “Le missile n’a pas intérêt à se connecter, parce qu’on va le détecter via des télécoms et donc nuire à sa furtivité.” Place donc à des IA embarquées, qui vont “interpréter des situations”. 

“Ça peut être des images”, ou encore “une cartographie 3D” embarquée à bord. Rien de totalement inédit pour autant car “avoir des systèmes qui savent changer de trajectoire, existe déjà”, souligne le spécialiste. “On le faisait déjà avant, avec d’autres logiques.”

La vitesse, clé de voûte de la course aux armements

Ce que l’IA apporte avant tout, c’est la vitesse d’exécution, mais aussi des solutions auxquelles l’humain n’aurait pas pensé.

Alain Filipowicz, qui a aussi dirigé une école d’ingénieurs et travaillé au CNRS, prend l’exemple de l’imagerie médicale, un domaine où une IA peut repérer des cancers qui auraient échappé à des médecins, même aguerris.

Sur le champ de bataille, cet apport et cette rapidité deviennent un atout stratégique, car il permet d’accélérer toute la chaîne militaire, du renseignement jusqu’à l’action. “Si l’ennemi a une boucle plus lente, vous pouvez agir davantage sans qu’il ait le temps de réagir”, explique-t-il.

Vitesse rime difficilement avec garantie

Mais cette vitesse a un prix. Les raisonnements d’une IA restent difficiles à retracer, et leur fiabilité délicate à garantir. En témoignent les erreurs de ciblage, susceptibles de se reproduire, lorsqu’un renseignement produit par l’IA est validé par des humains, “alors qu’un humain bien formé aurait dû détecter qu’il y avait un doute”. En cas d’incertitude majeure, assure-t-il, une armée européenne ne tirerait pas.

Pour Alain Filipowicz, garder l’humain dans la boucle est donc “capitale”, une position qu’il dit partagée jusque dans les entreprises qui conçoivent ces technologies.

Le missile “inarrêtable” peut-il exister ?

Reste la promesse brandie par Pyongyang. Pour Alain Filipowicz, la réponse est sans appel : non.
“L’arme absolue est un délire humain qui existe probablement depuis le début de l’humanité. On a toujours eu des gens pour dire : nous avons, ou nous allons avoir, l’arme absolue.”

L’annonce nord-coréenne s’apparente donc davantage à de la communication destinée à “nous faire peur”, résume-t-il, dans une guerre de l’information où chaque essai sert aussi de message.

People look at a SAMP/T also called MAMBA French army antimissile system, during a show at the Invalides Plaza as part of Bastille Day celebrations, in Paris on July 14, 2023.<br>Crédit : LUDOVIC MARIN / AFP

“Nous sommes toujours dans une logique de l’épée et de la cuirasse”, où chaque arme nouvelle trouve tôt ou tard une parade.

“Peut-être qu’à un moment, notre cuirasse sera plus faible. Mais on trouvera toujours des contre-mesures”, assure le spécialiste, qui plaide pour que les démocraties européennes et leurs alliés unissent leurs efforts pour les concevoir. Les tourelles ukrainiennes en offrent déjà l’illustration : l’IA qui rend l’attaque plus redoutable sert aussi à l’arrêter.