Génocide au Rwanda : "On réinstalle la vérité" sur la responsabilité de la France

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Vincent Duclert était l'invité de Patrick Cohen, lundi midi sur Europe 1. 2:29
Vincent Duclert était l'invité de Patrick Cohen, lundi midi sur Europe 1. © Europe 1
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Invité de Patrick Cohen, lundi midi sur Europe 1, le chercheur Vincent Duclert a remis à Emmanuel Macron un rapport accablant sur le rôle de la France dans le génocide rwandais en 1994. Il est notamment revenu sur les mécanismes d'un pouvoir à l'époque aveuglé, à l'image de François Mitterrand, tout en saluant l'attitude des responsables actuels. 
INTERVIEW

"Cette commission était totalement inédite : jamais un pays confronté à un tel passé, si récent et si controversé, n'accepte de tout ouvrir." Pendant deux ans, Vincent Duclert, chercheur et ancien directeur du Centre d'études sociologiques et politiques Raymond-Aron, a présidé la commission Rwanda, qui a remis à Emmanuel Macron un rapport accablant, vendredi. "On a manqué de temps mais on a obtenu des résultats extrêmement importants" quant à l'attitude de l'Etat français avant et pendant le génocide des Tutsi, qui a fait au moins 800.000 morts dans ce pays en 1994, explique l'historien au micro d'Europe 1. 

"François Mitterrand aurait pu arrêter tout ça"

Tout commence en 1990, alors qu'apparaissent les premiers signaux d'alerte de la dérive génocidaire du régime du président Hutu Juvénal Habyarimana. "Sur ce dossier-là, François Mitterrand [alors président de la République française, ndlr] donnait des ordres à la voix à son chef d'état-major particulier, le général Quesnot, qui avait un adjoint, le général Huchon. Ces hommes ont transformé cet état-major en structure opérationnelle."

Vincent Duclert décrit "un groupe d'hommes très uni", qui "mène une politique consistant à pousser le président [rwandais, ndlr], qui est un dictateur, dans le camps extrémiste, en diabolisant le FPR [Le Front patriotique rwandais, créé par les Tutsis, ndlr] et donc en réinstaurant beaucoup d'ethnicisme. (…) François Mitterrand aurait pu arrêter tout ça." 

Au même moment, "il y a un effort de la France pour amener des accords de paix et de partage du pouvoir", note toutefois l'historien. "Mais il y a une politique qui est menée par la France, qui est de soutenir Habyarimana, et donc de lui donner les moyens de refuser l'application de cet accord."

"On paie, aujourd'hui encore, ces indécisions"

"Avec la cohabitation" à partir de mars 1993 en France, "les choses changent" avec l'arrivée au pouvoir de la droite. "François Mitterrand n'a plus la totale souveraineté sur les affaires militaires et diplomatiques et Edouard Balladur [alors Premier ministre, ndlr], qui est à l'opposé de la politique que François Mitterrand veut mener en Afrique, impose un nouveau cours", selon Vincent Duclert. Toutefois, la France est "dans l'impossibilité de comprendre, à partir du 7 avril 1994, qu'il s'agit d'un génocide contre les Tutsi, et pas de massacres interethniques". 

Pourquoi ? "Il y avait une bonne volonté française avec Edouard Balladur, mais il manquait de vision et de compréhension des choses", selon l'historien. Le pays "avait la possibilité, avec les opérations Amaryllis et Turquoise [menées au printemps 1994 et visant respectivement à évacuer les Français et à mettre fin aux massacres, ndlr], de renverser les choses et de dire : 'La France vient pour acter un génocide'. Cela n'a malheureusement pas été le cas, et c'est vrai qu'on paie aujourd'hui encore ces indécisions."

"On a documenté les faits, ce qui est très important"

Vingt-cinq ans plus tard, cette chronologie précise n'a pu être établie que grâce à "une volonté politique de nous ouvrir toutes les archives" et "un très fort soutien à la recherche", tient à nouveau à saluer Vincent Duclert. "On a documenté les faits, ce qui est très important parce qu'on est sur un sujet où il y a beaucoup de rumeurs, beaucoup d'allégations."

Une démarche capitale pour l'avenir, selon l'historien : "Dans un débat miné, qui est violent, qui est plein de mensonges et de manipulations, on réinstalle la vérité et c'est un discours commun. On peut dialoguer avec tout le monde, à partir du moment où on est sur cette exigence."

Europe 1
Par Margaux Lannuzel