En Tchétchénie, "c'est pire d'être gay que d'être terroriste"

  • A
  • A
Depuis le printemps, des centaines d'homosexuels ont été arbitrairement arrêtés en Tchétchénie, selon les ONG.
Depuis le printemps, des centaines d'homosexuels ont été arbitrairement arrêtés en Tchétchénie, selon les ONG. © Capture d'écran Envoyé Spécial/France 2
Partagez sur :
Envoyé Spécial diffuse jeudi soir de rares témoignages d'homosexuels victimes de la "purge" lancée par les autorités tchétchènes et qui ont réussi à fuir leur région.

"J'ai peur, toujours. Je ne suis en sécurité nulle part, je sais qu'ils peuvent envoyer des gens pour venir me chercher. Ils ont déjà tué des gens en Europe." Azamat témoigne de dos, le visage caché par une casquette. Réfugié en France, il fait partie des homosexuels rencontrés par France 2 pour le documentaire "Chasse à l'homme en Tchétchénie", diffusé jeudi soir dans l'émission Envoyé Spécial. Des témoignages rares et circonstanciés de la "purge" lancée par les autorités de cette république musulmane de la région du Caucase, dans le sud de la Russie.

Des arrestations arbitraires. Amazat a été interpellé en pleine rue à Grozny, la capitale tchétchène, au mois de mars. "Un véhicule noir s'est approché de moi, des policiers en sont descendus. Ils m'ont assis au milieu, on a roulé pendant 25 minutes, on est arrivés devant une enceinte très haute avec un mur de briques rouges et des barbelés", raconte-t-il. "Quand j'ai compris pourquoi on m'avait arrêté, j'ai eu vraiment peur."

Comme la plupart des victimes de cette violente campagne de répression, Azamat a été dénoncé par un ancien amant, probablement sous la torture. "D'autres ont été identifiés lorsque les policiers ont fouillé dans les téléphones portables de ceux qu'ils avaient déjà arrêté", explique Elise Menand, la journaliste qui a réalisé le documentaire, interrogée par Europe1.fr. Devant sa caméra, Azamat explique qu'il a tenté de faire croire aux policiers qu'il pensait avoir été interpellé pour terrorisme. "Parce que c'est pire d'être gay que d'être terroriste", souffle-t-il.

"Des fils électriques, des pinces en métal". Sacha, en France depuis 4 mois, témoigne lui des violences subies après son arrestation, également sous couvert d'anonymat. "Ils ont posé une petite caisse sur la table, il y avait des fils électriques, des pinces en métal. Ils m'ont mis ces pinces sur les doigts et ils ont commencé à augmenter l'intensité du courant. Je sentais toutes les courbes de mon corps, tous mes os. J'avais la sensation qu'ils étaient broyés." Une autre victime décrit "une cellule pleine de sang", des coups portés jusqu'à l'évanouissement et une fellation forcée sous les yeux des policiers.

Pour illustrer ces scènes, Elise Menand a eu recours à des dessins, reproduisant exactement les détails décrits par les victimes. "On avait de très longues interviews, très détaillées. Je n'ai fait que changer les visages", explique-t-elle. Les victimes interrogées ont toutes été relâchées après quelques jours de tortures. "La police a dit à mes proches 'c'est votre honte, c'est à vous de régler le problème'", se souvient Sacha. "J'ai réussi à fuir tout de suite la Tchétchénie, je pense que ma famille m'aurait tué et enterré en cachette sinon."

"Ils ne revendiquaient aucun droit". Au-delà de ces témoignages poignants, le visionnage du documentaire d'une trentaine de minutes, pour lequel l'équipe d'Envoyé Spécial a effectué plusieurs voyages en Russie, souligne le caractère arbitraire de la purge. "Il y a la torture, les coups. C'est toujours très dur à entendre. Mais ce qui m'a marquée, c'est surtout de voir à quel point ces gens ne vivaient pas leur homosexualité en Tchétchénie", souligne Elise Menand. "Certains envoyaient seulement des messages à un ami. Un autre mangeait une pizza avec un autre homme de temps en temps. Ils ne revendiquaient aucun droit. Aucun."

"C'est la logique d'un régime totalitaire", résume devant la caméra le responsable d'un réseau LGBT de Saint-Pétersbourg, qui dénonce ces exactions depuis le printemps et aide à exfiltrer les victimes. "Pour exister, il a besoin d'ennemis, intérieurs et extérieurs. En Tchétchénie, ils s'en sont pris aux femmes qui ne portaient pas le foulard, puis à celles qui ne le portaient pas comme il fallait, puis à ceux qui conduisaient en état d'ébriété. Maintenant, c'est les homos." D'après les décomptes des ONG interrogées par les journalistes, la "purge" a déjà fait des dizaines de morts.

Envoyé Spécial, "Chasse à l'homme en Tchétchénie", un reportage d'Elise Menand, Philippe Maire et Benoît Sauvage. Jeudi 23 novembre à 21h, France 2.