"Depuis ces 50 dernières années, une version très radicale de l'islam se répand aux Maldives", explique Mohamed Nasheed

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Europe 1 a rencontré Mohamed Nasheed, le président du Parlement maldivien. 8:04
Europe 1 a rencontré Mohamed Nasheed, le président du Parlement maldivien. © People’s Majlis
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Mohamed Nasheed, Président du Parlement maldivien, a accepté d'accorder à Europe 1 un entretien exclusif pour évoquer, notamment, la sécurité dans l'archipel touristique, frappé par un fort phénomène de radicalisation et où trois touristes ont été attaqués par deux terroristes au début du mois. 
INTERVIEW

La sécurité est-elle assurée aux Maldives ? La question se pose après l'attaque qui a fait trois blessés dans l'archipel très touristique, au début du mois, revendiquée par l'Etat islamique. Elle est aussi d'actualité car le pays connaît un fort phénomène de radicalisation, et un nombre important de départs pour le djihad. Pour évoquer ces problématiques, Europe 1 s'est rendue sur place et a pu rencontrer Mohamed Nasheed, président du Parlement maldivien, lors d'un entretien exclusif. 

Votre pays, les Maldives, semble à nouveau frappé par le terrorisme. Des assaillants avec un couteau ont blessé trois étrangers, deux Chinois et un Australien il y a quelques jours. Une vidéo de revendication a été diffusée, les auteurs promettent de s'en prendre au tourisme, la ressource principale des Maldives. Est-ce que les touristes sont en danger ? 

Non, les touristes sont en sécurité aux Maldives. Mais bien sûr, ça peut arriver. Depuis ces cinquante dernières années, une version très radicale de l’Islam se répand aux Maldives. Cela a créé un terreau favorable au djihadisme. Dans le même temps, on a vu l’essor de l’Etat islamique en Syrie et au Levant. Et ils ont recruté beaucoup de gens aux Maldives.

Le chef de la police ici a identifié 1.400 personnes suspectes et il les surveille. Mais oui, il y a eu cet incident. Et les terroristes l’ont revendiqué en expliquant qu’ils ont fait cela en représailles contre nous, le gouvernement, qui avons soi-disant "détruit leurs familles". Vous savez de quoi ils parlent ? C’est parce que nous les empêchons maintenant de marier des fillettes de neuf ans. Nous les empêchons d’avoir, vous savez, des comportements inappropriés d’inceste. Nous les empêchons de d’exciser les petites filles. Nous les empêchons de ne pas vacciner leurs enfants.

 

Ce sont les directives de l’État. Ce sont les directives que les gens veulent voir appliquer. Les touristes sont en sécurité, autant que moi, autant que l’est ce pays. Nous n’avons pas eu d’incident, c’est le seul qui a eu lieu… et c’est vraiment malheureux.

Vous le disiez tout à l'heure, il y a 1.400 personnes fichées pour leur radicalisation aux Maldives. Pourtant tout le monde peut y pratiquer son islam, sans problème. Comment l'expliquez-vous ? 

Pourquoi cela se produit ? C’est parce que cela se propage depuis d’autres pays. Et aussi parce qu’il y a des problèmes économiques, sociaux et politiques qui viennent s’y ajouter. Cela se produit partout dans le monde, nous n’en sommes pas exclus. Cela arrive en France, en Angleterre, au Sri Lanka... Il y a les mêmes ingrédients pour que cela se produise aux Maldives. Mais ce n’est pas un problème alarmant.

Les Français sont en sécurité. Venez s’il vous plaît aux Maldives, il n’y a pas de problème ici. Mais bon, nous faisons partie d’une communauté de pays, comme une famille et par conséquent nous avons les mêmes problèmes que tout le monde.

Une question qui intéresse beaucoup les Français, parce que nous avons le même problème : qu'allez-vous faire avec les djihadistes maldiviens capturés en Syrie ? Ils vont revenir ici ? Un centre de déradicalisation doit être construit... 

Nous avons un programme de déradicalisation. Et je pense qu’il est possible d’obtenir que les gens repensent leur vie. Mais tout cela doit être contrôlé. Ce doit être une prison. Pas une prison normale, mais ça doit être contenu. Votre question c’est : qu’allons-nous faire avec eux. Est-ce que nous allons les laisser en Syrie ? Il y a tout un tas de gens là-bas, des gens de chez nous, des Français, des Anglais, des Allemands, des Syriens, des Libyens… Ils ne sont pas en-dehors de l’univers. C’est notre problème, c’est le problème de tout le monde. On doit s’occuper de notre problème, on ne peut pas les fuir. Pas plus que la France.

Vous ne pouvez pas leur retirer leur nationalité, vous ne pouvez pas. Sinon quoi, vous allez les envoyer sur Mars ? ça ne marche pas comme ça. Et vous ne pouvez pas les laisser en Syrie non plus. Donc nous devons les récupérer, leur apprendre des choses mais nous devons les garder à l’isolement.

Les Français ne le savent peut-être pas, mais ici, depuis six ans, la loi autorise à condamner un criminel mineur à la peine de mort. Même s'il n'y a pas eu d'exécution pour l'instant, l'opinion publique internationale attend votre réponse. Allez-vous changer la loi pour les mineurs ? 

La peine de mort ne sera jamais mise en œuvre aux Maldives. Les gens ne sont pas exécutés ici. Il n’y avait pas la peine de mort auparavant, il n’y en aura pas dans le futur non plus. La peine de mort aux Maldives c’est… 25 ans en prison. C’est ce que nous pratiquons et que nous continuerons à faire à l’avenir. Il n’y a pas de chaise électrique ici, il n’y pas d’injection létale, il n’y a pas de pendaison ici. Nous n’avons pas de cela… et la peine de mort n’a rien à voir avec nous.

Notre constitution dit que nos lois doivent être basées sur les principes de l’islam. Elle ne dit pas qu’on doit appliquer la charia. Donc je pense que beaucoup de pays devraient s’inspirer de nous. Regarder notre Cour pénale : c’est la plus progressive des cours pénales islamiques. Et donc je pense que les Nations Unies ou n’importe qui qui parle de la peine de mort aux Maldives est vraiment induit en erreur. Il n’y a pas de peine de mort ici. Nous ne l’avons jamais fait !

Parlons d'écologie à présent. Aux Maldives, il y a l'énorme problème des déchets plastique, les Maldiviens ne peuvent pas boire l'eau du robinet donc l'eau potable est en bouteille plastique, y compris pour les touristes, plus nombreux chaque année. Que pouvez-vous faire pour réduire ces tonnes de plastique qui forment des montagnes sur une île d'enfouissement près d'ici ? 

Déjà, pour commencer, on peut améliorer la qualité de l’eau potable. Il y a de l’eau au robinet, ici. Nous désalinisons l’eau de mer, elle est distribuée à Malé. Plus de 70% de la population a l’eau courante. Et cette eau pourrait être améliorée pour être saine à boire. On peut aussi traiter les eaux des pluies. Nous avons plus de deux mètres d’eau par an, c’est suffisant pour fournir à boire à chacun. Mais on peut la filtrer et nous sommes en train de le faire.

Vous savez, je pense que l’usage du plastique dans la vie courante peut changer d’ici un an ou deux. Le gouvernement doit le faire et je pense que le parlement va faire le nécessaire. Parce que ça prend trop d’ampleur et nous ne pouvons pas rester sans rien dire. Nous devons agir. Et nous allons le faire.

Que peut-on souhaiter pour les Maldives en 2020 ? 

En 2020, nous allons plaider auprès de la COP 26 pour sauver la planète. Nous voulons aussi être le pays le plus ambitieux en termes de réduction et d’adaptation. Et nous voulons créer une alliance de pays : ceux qui veulent changer la planète, qui veulent changer leurs habitudes… Qu’ils quittent les autres. Nous voudrions que 2020 soit l’année où le plus de pays possible quittent la convention des Nations Unies pour le changement climatique. Sortir de ce cadre et former un autre groupe avec des pays qui veulent vraiment agir.

Nous voulons changer le monde en 2020. Nous voudrions donner un vrai sens à la COP 26, et que ce soit la dernière de ces réunions où tout le monde ne fait que s’asseoir et parler, parler et parler. Donc, c’est notre vision, c’est notre but : dire "ça suffit", de manière forte et claire au reste du monde. Et qu’ils doivent agir.

Europe 1
Par Guillaume Biet, édité par Margaux Lannuzel