Camion de l'horreur au Royaume-Uni : "Ce sont les politiques migratoires qui alimentent les passeurs"

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Les 39 corps ont été retrouvés dans un camion à Grays, près de Londres.
Les 39 corps ont été retrouvés dans un camion à Grays, près de Londres. © Ben STANSALL / AFP
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Après la découverte de 39 Chinois morts dans un camion près de Londres, au Royaume-Uni, la question d'un éventuel réseau de contrebande de migrants se pose. Fabrice Rizzoli, spécialiste de la grande criminalité, décrypte ces organisations de passeurs au micro de Matthieu Belliard.
INTERVIEW

L'émotion ne retombe pas au Royaume-Uni, deux jours après la macabre découverte de 39 corps sans vie dans un camion frigorifique. Les dépouilles ont été retrouvées à Grays, dans une zone industrielle près de Londres, dans un camion qui venait de Belgique. Selon les premiers éléments de l'enquête, ces personnes étaient toutes de nationalité chinoise. Les circonstances du drame n'ont pas encore été éclaircies, mais il en rappelle un autre : en juin 2000, 58 clandestins chinois avaient perdu la vie, retrouvés asphyxiés dans un camion dans le port de Douvres.

Si l'hypothèse d'un réseau de passeurs de migrants se confirmait, elle jetterait une lumière crue sur ces organisations criminelles. Invité de la matinale d'Europe 1, le spécialiste de la grande criminalité Fabrice Rizzoli décrypte ces réseaux au micro de Matthieu Belliard. Cofondateur de l'association Crim'HALT, il identifie deux catégories de réseaux : "il y a la contrebande de migrants, c'est-à-dire le fait de faire passer une frontière à des migrants, et la traite des êtres humains, la mise en esclavage de gens, le travail sexuel", énumère-t-il. 

Des passeurs aux trafiquants d'être humains

Au sein des réseaux de contrebande de migrants, ce docteur en sciences politiques distingue "les organisations criminelles, qui font souvent des 'package' du début à la fin du voyage" ou "des contrebandiers qui ne font qu'une partie de la frontière, avec des migrants qui paient pour passer d'Irak vers la Turquie, puis de Turquie vers la Grèce" et ainsi de suite, sans "chaîne complètement constituée". Les "organisations chinoises, nigérianes et parfois albanaises" sont les principales organisations criminelles en Europe selon lui.

Les cas de figure sont donc très variés. Parfois, "tout un village se cotise" pour "envoyer des migrants qui ensuite vont renvoyer de l'argent". Parfois, la situation des exilés relève de la traite d'être humains. "Les organisations criminelles ne sont pas tendres du tout, indique Fabrice Rizzoli. Elles mettent les migrants dans des camions, puis ils doivent rembourser, et on bascule de la contrebande de migrants à la traite d'êtres humains." Et de citer l'exemple des Nigérianes : "elles s'endettent à hauteur de 50.000 dollars et doivent ensuite se prostituer pendant dix ans pour rembourser".

Au sujet de ce camion de l'horreur retrouvé à Grays, le spécialiste de la grande criminalité est interpellé par le témoignage d'un chauffeur de taxi qui a vu des camions déposer des migrants à cet endroit. Les exilés n'avaient, ensuite, pas de référent. Ces situations où les migrants doivent se débrouiller seuls une fois passée la frontière sont courantes. Ce sont des configurations avec "une organisation criminelle où personne ne se mouille".

Un lien entre politiques migratoires et réseaux

Faut-il en conclure que ces réseaux de passeurs contrôlent les politiques migratoires européennes ? Fabrice Rizzoli penche plutôt pour l'idée inverse. "J'ai l'impression que ce sont les politiques migratoires qui alimentent les passeurs, avance-t-il. C'est ce que dénoncent les ONG." Pour lui, "il y a une bataille entre les partisans de frontières ouvertes et les partisans d'une politique plus fermée". Il explique que renforcer le contrôle aux frontières rend les migrations plus compliquées, plus chères, et incitent les candidats à l'exil à recourir aux passeurs. Et de rappeler "qu'une dizaine de milliers de personnes sont mortes en mer, entre la Libye et l'Italie", en 20 ans.

Pour argumenter ce lien entre politiques migratoires et réseaux, Fabrice Rizzoli cite un exemple italien. "Avant, les migrants passaient sans problème en Italie, raconte-t-il. Un jour, Silvio Berlusconi a voulu serrer la vis. Tout le monde est arrivé dans des camps, cela a créé du bazar et cela a permis à Berlusconi de dire aux Italiens : 'voyez, les migrants créent du bazar'."