Ce lundi 21 septembre, un compte X a accusé l'auteur québécois Thélyson Orélien d'avoir utilisé l'intelligence artificielle pour écrire son premier roman, "C'était ça ou mourir". Face à la polémique qui enfle, l'auteur a défendu son style tandis que son éditeur, Grasset, a réaffirmé son soutien à l'écrivain.
C'est une bombe qui secoue la rentrée littéraire. Thélyson Orélien, auteur canadien originaire d'Haïti, est accusé sur les réseaux sociaux d'avoir usé de l'intelligence artificielle (IA) pour l'écriture de son premier roman, C'était ça ou mourir (Grasset), sorti le 19 août dernier. Tout est parti de la publication d'un post sur X, ce lundi 21 septembre, par un compte jusqu'ici confidentiel, Balance ton Claude, spécialisé dans la dénonciation de contenus générés par IA.
Avez-vous entendu parler de ce roman ? C’est le « phénomène de la rentrée littéraire ». Il est lauréat du Prix Fnac, du Prix Méduse, du Prix Première Plume, fortement pressenti pour le Prix Renaudot, et il est en lice pour les prix Goncourt, Femina, Médicis et Décembre. Ah oui,… pic.twitter.com/9evcXrPyFD
— Balance ton Claude (@Pangramed) September 21, 2026
"Selon Pangram, ce roman est rédigé presque intégralement par une Intelligence Artificielle. Nous avons testé plusieurs passages, à divers endroits du manuscrit, pour presque toujours le même résultat : 100% IA", écrit-il ainsi.
Des articles potentiellement plagiés
Pour l'auteur, "la probabilité que vingt passages d’un même livre (et il y a bien plus de 20 signalements dans le roman) soient identifiés à tort par Pangram comme étant produits par une IA s’élève donc à 0,0041% puissance 20, soit 0,1802 × 10⁻⁸⁵ %, c’est à-dire 0 suivi de 85 zéros après la virgule". Avant de s'interroger : "n'aurait-il pas été plus honnête que l’auteur crédite son co-auteur ?"
Vue plus de 4,5 millions de fois, cette publication a déclenché une polémique immédiate dans le milieu littéraire. En cause, de nombreux internautes ont commencé à faire le test eux-mêmes, avec les outils Pangram, GPTZéro et Lucid AI, qui permettent de distinguer l'utilisation d'intelligence artificielle. Ainsi, tous semblent conclure que Thélyson Orélien aurait bien utilisé l'IA pour l'écriture de son roman.
Problème, la critique littéraire ainsi que des auteurs de renom ont été largement dithyrambiques sur la qualité de l'ouvrage. Sur la couverture, Gaël Faye parle d'un "texte puissant, un baume autant qu'une claque". Amélie Nothomb parlait elle d'un "livre prodigieux, un tour de force". C'était ça ou mourir a d'ailleurs reçu les prix Fnac, Méduse, Première Plume et Strasbourg Espoir CIC, et a fait partie de la première sélection du Goncourt, du Renaudot, du Femina et de l'André-Malraux de cette année 2026. Dès lors, le débat se pose : le milieu s'est-il fait berner par une potentielle arnaque stylistique ?
Sur X, la cavalcade ne s'est pas arrêtée là. Des internautes ont retrouvé d'anciens articles de l'auteur qu'il avait écrit pour le journal québécois La Presse, et affirment qu'il y aurait eu des actes de plagiat sur des auteurs anglo-saxons. François Cardinal, éditeur adjoint du quotidien, affirme "prendre cette situation au sérieux" tout en "l'examinant avec la rigueur qu'elle mérite". "La question du recours à l'IA dans l'écriture soulève des enjeux d'attribution qu'il est difficile de trancher de manière catégorique".
L'auteur se défend de toute utilisation de l'IA
Face à ces attaques, Thélyson Orélien n'est pas resté silencieux. Auprès de Libération, il déclare avoir "toujours aimé la création et l'écriture" et que, dès lors, il ne "voit pas pourquoi [il] ferait appel à une machine". Il a indiqué être "en train de constituer un dossier" avec ses éditeurs "pour prouver" qu'il a écrit l'ouvrage de sa main. "Mes traditions sont haïtiennes et caribéennes. Les images, les répétitions et les rythmes sont une parole vivante, elles sont miennes", a-t-il également poursuivi.
Avant la polémique, l'auteur défendait le combat intérieur que représentait l'écriture de ce livre. "Je n'ai pas écrit ce roman avec ma tête mais avec mes tripes et mon cœur", disait-il alors, lui qui a été contraint de fuir Haïti après le tremblement de terre dévastateur de 2010.
Dans un communiqué transmis à l'AFP, l'éditeur Grasset, qui détient les droits francophones en Europe, s'est élevée "fermement contre tout propos malveillant affirmant de façon péremptoire que le livre aurait été nourri ou écrit par une IA, qui blessent affreusement l'écrivain au parcours exceptionnel". Au Canada, la maison Boréal, qui a été la première à éditer le roman, assure avoir "pris connaissance des allégations" et ne pas les "prendre à la légère", disant toutefois sa "confiance envers le travail de Thélyson Orélien".
Le romancier était mardi soir à la Maison de la poésie, à Paris, où il a lu des extraits de son livre accompagné d'un musicien, et n'a pas évoqué les accusations le visant, a constaté un journaliste de l'AFP.
La crédibilité des détecteurs d'IA en question
Pangram a été développé en 2023 par Max Spero et Bradley Emi. Pour réussir sa mission, l'IA a intégré des millions de documents écrits par l'humain. Ensuite, son système génère des textes miroirs servant de base pour la détection. Le logiciel s'est rapidement imposé comme étant le détecteur le plus fiable sur le marché et aussi l'un des plus utilisés. En effet, en juin 2026, son nombre d'utilisateurs mensuels est passé à 120.000.
Une étude publiée par l'Université libre de Bruxelles en juin 2026 a également démontré que Pangram était l'outil le plus fiable par rapport à ses concurrents Turnitin, GPTZéro ou Copyleaks. Sur 160 documents soumis, Pangram a été en réussite dans 97,5% des cas. Ses créateurs revendiquent également un taux de faux positifs quasi nul, à 0,0041% pour les textes en anglais et 0,0026% pour ceux en français.
Cela n'a pas empêché certaines voix à se faire entendre pour défendre Thélyson Orélien, en remettant en cause la fiabilité des IA de détection. Outre la mise en abîme perverse d'une intelligence artificielle qui en détecte sur une autre, certains affirment que "leurs outils ne sont pas fiables à 100%", comme le soulignait François Cardinal de La Presse dans son communiqué.
Virginie Grimaldi, autrice fleuve d'une douzaine de romans et de plusieurs nouvelles, recueils et livres pour enfants, a dénoncé les critères de l'outil, qui mettraient également une partie de son œuvre sous le giron "écrit avec l'aide de l'IA".
"Les IA ne sont pas d'accord entre elles. J'ai voulu passer mes premiers textes dans le logiciel qui incrimine mes livres. Résultat : 100% d'écriture humaine pour les premiers romans comme pour les derniers. Ça va partir en octogone d'IA, cette affaire, on n'est pas prêts", a-t-elle écrit dans une publication sur Instagram. Avant de conclure : "je tiens à apporter mon soutien à Thélyson Orélien. Je n'ose imaginer combien ça doit être difficile. Il devrait être en train de savourer son prix, pas de se justifier."