Enki Bilal : "Je préfère écrire que dessiner"

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L'auteur de bande dessinée publie un nouveau tome de sa saga "Bug". Et parcourt Paris en expliquant ses inspirations, son travail et son histoire.
INTERVIEW

Il est un auteur de BD qui n'a plus à faire ses preuves. Il y a 32 ans, il obtenait le Grand prix du festival de la BD d’Angoulême. Depuis des décennies, Enki Bilal explore le futur dans ses œuvres et se fait désormais un familier de l'apocalypse. Dans le nouveau tome de sa saga Bug, qui vient de sortir, il explore une nouvelle facette de ce genre qui anticipe la fin du monde : il imagine un crash informatique total en 2040, un univers sans technologie, à l'arrêt, totalement paralysé et vidé de toutes données numériques personnelles. Pour évoquer cette BD et son travail plus global, le dessinateur a donné rendez-vous à Frédéric Taddéï au pied de la Tour Eiffel pour une balade parisienne.

Hybride et métissé

Enki Bilal a choisi la Dame de fer parce que c'est ici que débute son nouvel album. C'est aussi le premier monument que le dessinateur a visité quand il est arrivé en France, en 1960, à 9 ans. L'auteur est né à Belgrade, en ex-Yougoslavie, d’un père bosnien musulman et d'une mère tchèque catholique, tous deux non pratiquants. Ses héros sont métissés, à son image. "Je suis pour le métissage à tous les niveaux et contre tous les communautarismes. C’est tout le contraire de la réalité d’aujourd’hui. Cette hybridité vient un peu de là mais aussi de Belgrade, qui était une ville hybride", raconte le dessinateur.

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La mémoire vive remplace la mémoire vivante

Parler de la Tour Eiffel, enfermée par "un mur de Berlin en verre" pour la protéger, le renvoie aussi à un autre monument de la capitale, Notre-Dame incendiée. Cela aurait pu arriver dans ses albums qui cultivent l’esthétique du chaos. "Parce que je suis né dans un pays où rien n’était terminé. Tout partait un peu à vau-l’eau. Il y a une forme d’esthétique du désordre qui m’a marqué", dépeint-il.

Dans Bug, le chaos vient de la disparition de la technologie. "On est tous rendus un peu addict, c’est assez désagréable en fait d’être à ce point lié à ça. Le plus grave, c’est la mémoire. C’est un muscle et on ne le fait plus trop travailler. La mémoire vive remplace la mémoire vivante", glisse-t-il.

Le passé, l'avenir, mais jamais le présent

"Je viens du 20ème siècle. Je pense être à l’aise dans le 21ème. Mais j'ai peur que le déficit de transmission qui caractérise notre époque nous fasse perdre le lien avec le 20ème. Je me sens un peu dépositaire. La mémoire est omniprésente dans mon travail (…) Je suis marqué par le 20ème siècle, que je trouve magnifiquement violent, raté et réussi. C’est un hybride." Encore un hybride. Lui-même est double : marqué par le passé, tourné vers l'avenir, ne dessinant jamais le présent. Il explique : "Ça m’ennuie prodigieusement l'obligation de restituer la réalité, il n’y a pas de plaisir à reproduire."

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Au début, c’était bien les gilets jaunes, on s’est dit 'il se passe quelque chose', mais ça s’est vite enlisé

Le duo fait ensuite étape dans la cour carrée du Louvre. Enki Bilal a exposé dans le musée en 2012. "J’en suis assez fier", dit-il. Rue de Rivoli, des barrières sont en place pour les "gilets jaunes". "Au début, c’était bien les gilets jaunes, on s’est dit 'il se passe quelque chose', mais ça s’est vite enlisé. C’était un très bel élan, une lucidité qui apparaissait. On avait effectivement oublié toute cette zone de la société", relève l'artiste, qui ne croit pas totalement en ses fables apocalyptiques. "Je crois qu’on joue avec le feu en permanence mais c’est ce qui fait le charme de l’humain aussi. On est sur le fil du rasoir en permanence." Lui a l’impression d’être libre. "C'est aussi parce que je ne suis pas dans un engagement militant. Et en même temps, je suis fasciné par la politique."

L'envie d'écrire davantage

Dans son travail, il s’est d'ailleurs libéré. Il a rompu avec les planches, il peint par case, ce qui lui permet une "fluidité et une liberté au niveau du montage. Ça me vient du cinéma." Et il y a aussi son travail sur le texte. "Dans Bug notamment, je me sers des dialogues pour des transitions, des petites touches psychologiques sur les personnages. Le texte off, même les voix intérieures, c’est ce qui est le ciment du récit. C’est mon côté littéraire. J’ai envie d’écrire plus que je ne le fais. Je me suis surpris à le dire et je le pense : je préfère écrire que dessiner." Il prépare d'ailleurs un livre carte blanche après avoir passé une nuit au musée Picasso.

Désormais en taxi vers la rue de Prague. Enki Bilal imagine ce que serait le pire si la situation de Bug se produisait : "Il faudrait de nouveau s’affronter aux autres et repartir à zéro avec les autres. C’est ça qui me terroriserait, me retrouver face aux autres", confie-t-il. Il trouve que les gens ont l'air étranges aujourd'hui, toujours plongés vers leur écran de smartphone. "Mais ça m’arrange, je suis devenu un solitaire harmonieux", glisse-t-il, même s'il aime aussi les moments de partage. Comme au restaurant de Bruno Verjus, Table, où se termine la balade. Le restaurateur et le dessinateur ont au moins un point commun, qui se retrouve dans les BD de Bilal : le goût du bleu.