RÉCIT - César : absent mais sacré, Roman Polanski éclipse la cérémonie

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Adèle Haenel a quitté la salle après le César remis à Roman Polanski. © Bertrand GUAY / AFP
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Malgré la polémique et les protestations, le cinéaste Roman Polanski, visé par plusieurs accusations de viol, a reçu le César de la meilleure réalisation vendredi soir. Une récompense qui a suscité l'indignation et le départ de la salle de la comédienne Adèle Haenel, et qui éclipse le triomphe de Ladj Ly, dont le film "Les Misérables" a été sacré meilleur film. 

L'affrontement de deux mondes a bien eu lieu. Précédée de nombreuses polémiques depuis plusieurs semaines, notamment en raison des douze nominations du J'accuse d'un Roman Polanski accusé de viols, la 45e cérémonie des César s'est tenue vendredi soir dans un climat tendu, avant que le César de la meilleure réalisation attribué au cinéaste franco-polonais ne fasse définitivement basculer la soirée. Car si le sacre mérité du long-métrage de Ladj Ly, Les Misérablesrécompensé par le César du meilleur film, restera comme l'un des grands moments de la cette édition, l'image forte de cette cérémonie est le départ d'Adèle Haenel, furieuse, à l'annonce du prix attribué à Polanski, qui repart avec trois César. 

Avant même le début de la cérémonie, la soirée avait commencé dans un climat explosif, avec un rassemblement de plusieurs centaines de manifestants devant la salle Pleyel, occasionnant quelques incidents entre manifestants et forces de l'ordre. Roman Polanski, lui, avait renoncé à se rendre à la grand-messe du cinéma français, tout comme l'intégralité de l'équipe de J'accuse. Mais même absent, l'ombre du cinéaste, visé depuis novembre par une nouvelle accusation de viol de la part de la Française Valentine Monnier, planait salle Pleyel. 

Florence Foresti égratigne Roman Polanski

Alors que rien n'avait filtré sur la manière dont la maîtresse de cérémonie Florence Foresti allait évoquer ce lourd contexte, l'humoriste n'a pas hésité à égratigner Roman Polanski, qu'elle n'a par ailleurs jamais nommé, dès son discours d'introduction. "Bonsoir, bienvenue à la cérémonie des taulards!... Euh des César. Il parait qu'il y a des gros prédateurs... Euh producteurs dans la salle. Ça tombe bien, je suis bien équipée", a-t-elle cinglé d'entrée. 

"Il faut qu'on règle un dossier sinon on va avoir un souci pendant la cérémonie. Il y a douze moments où on va avoir un souci. Il faut qu'on règle le problème sinon ça va nous pourrir la soirée. Qu'est-ce qu'on fait avec Roro? Qu'est-ce qu'on fait avec Popol?", a-t-elle encore insisté. 

Très vite, J'accuse a remporté son premier trophée, avec un César des meilleurs costumes, avant d'être également récompensé par le César de la meilleure adaptation, à chaque fois sous des applaudissements timides, et sans aucun membre de l'équipe du film pour venir récupérer la statuette. Au moment de remettre le César de la meilleure adaptation, le comédien Jean-Pierre Darroussin a bien illustré le malaise ambiant, en écorchant le nom du lauréat. 

A noter que les polémiques ne se sont cette année pas limitées au cas de Roman Polanski, et Aïssa Maïga s'est chargée de le rappeler. La comédienne, venue remettre le César du meilleur espoir féminin, a livré un discours engagé pour plus de diversité dans le cinéma français, comme elle l'avait déjà fait dans une tribune publiée mercredi dans Le Parisien, en compagnie d'une trentaine d'acteurs et d'actrices. "Pensez inclusion", a-t-elle intimé aux membres de l'Académie. "Dès que je me retrouve dans une grande réunion du métier, je ne peux pas m'empêcher de compter le nombre de noirs et de non-blancs dans la salle", a-t-elle regretté. 

"La honte", s'écrie Adèle Haenel

Après des récompenses attribuées notamment à La belle époque, pour son scénario, ou encore un prix du public pour Les Misérables, grand vainqueur de la soirée avec quatre statuettes, vint le temps des catégories les plus attendues. Lui aussi absent, Jean Dujardin, nommé pour son rôle dans J'accuse, a été battu par Roschdy Zem, récompensé pour Roubaix, une lumière, d'Arnaud Despleschin. Du côté des actrices, alors que beaucoup voyaient Adèle Haenel triompher pour son interprétation dans Portrait d'une jeune fille en feu, c'est finalement Anaïs Demoustier qui a été distinguée pour Alice et le maire, de Nicolas Pariser. Pour le film de Céline Sciamma, la soirée a été décevante avec seulement un César de la meilleure photo. 

Et puis, Céline Sciamma n'est donc pas devenue la seconde femme à rafler un César de la meilleure réalisation. Les votants de l'Académie ont préféré récompenser Roman Polanski. Cette annonce, redoutée par beaucoup, a provoqué un flottement dans la salle, et le départ de plusieurs personnalités, dont Adèle Haenel. En s'en allant, la comédienne devenue le symbole d'un nouvel élan de #MeToo en France après avoir accusé le réalisateur Christophe Ruggia d'"attouchements répétés" quand elle était adolescente, a crié "la honte". Cette semaine, dans les colonnes du New York Times, celle qui avait été sacrée en 2015 pour son rôle dans Les Combattants avait estimé que "Distinguer Polanski, c'est cracher au visage de toutes les victimes". 

Après quelques minutes de flottement, c'est une Sandrine Kiberlain visiblement soulagée qui a annoncé la victoire du film de Ladj Ly, Les Misérables, pour le César du meilleur film. Le long-métrage, qui raconte l'histoire d'une bavure policière dans une cité sensible de Seine-Saint-Denis, a aussi glané les prix du meilleur espoir masculin, du montage, et du César du public. "Le seul ennemi ce n'est pas l'autre, c'est la misère", a déclaré le cinéaste sur la scène de la salle Pleyel. Mais c'est bien le prix attribué à Roman Polanski qui devrait faire parler dans les prochains jours. Au terme de la soirée, la maîtresse de cérémonie Florence Foresti, qui n'est pas remontée sur scène après le César polémique, a posté un commentaire lapidaire sur son compte Instagram : "Écœurée". 

Europe 1
Par Antoine Terrel avec AFP