Amélie Nothomb : "Je me demande si on va toujours être amoureux de moi"

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La plus française des Belges était la première invitée de la nouvelle émission dominicale de Nikos Aliagas "En balade avec...". La romancière s'est racontée au gré d'une balade dans Paris.

INTERVIEW

Pour croiser Amélie Nothomb à Paris, peut-être faut-il descendre en sous-terrain. "Je prends énormément le métro tous les jours." C’est d’ailleurs sur un quai que Nikos a rendez-vous avec Amélie Nothomb après la sortie de son nouveau livre Frappe-toi le cœur, qui signe sa 25e rentrée littéraire.

"Dans le métro, je lis mon courrier, énormément". L’auteure est d’ailleurs connue pour recevoir de nombreuses missives parfois venues de l’autre bout du monde, et surtout pour y répondre. "Chaque lettre est tellement bouleversante. Comment voulez-vous que je n’y réponde pas ?", lance-t-elle. Après avoir lu son courrier, elle dit "regarder les gens". Un côté fou ? Elle ne nie pas. "Il faut un grain de folie pour rester en vie", ajoute-t-elle, soudain plus grave.

Le métro ? "Un endroit féerique". Elle se souvient aussi de son premier trajet dans le métro de Paris, elle, Belge arrivant dans la capitale française. "C’était pour faire le trajet de la gare du Nord au métro Vavin, sur la ligne 4. C’était pour rencontrer mon éditeur. Ça m’a fait un effet fou. Je me disais, 'c’est dingue, j’arrive à Paris, je suis reçue dans une grande maison d’édition et ils vont publier mon manuscrit'. Le métro faisait partie de toute cette féerie. Je continue à trouver que c’est un endroit féerique. C’est le lieu de tous les possibles. On peut y faire des rencontres amoureuses, on peut y lire des livres."

Parfois, dans le métro justement, elle tombe sur un de ses lecteurs. "Quand il ne m’a pas remarqué, je me fais toute petite. Je n’ose même pas regarder la personne, par pudeur. Si  la personne m’a remarqué, je joue le jeu, je dis 'C’est formidable, quelle coïncidence' et je mets une dédicace dans le livre."

Des enfants de papier. Au fil des rentrées littéraires, pourtant, la pression ne retombe pas, bien au contraire. "C’est comme un rendez-vous amoureux après 25 ans d’amour fou. C’est bouleversant mais ça fait encore plus peur parce que je me demande si on va toujours être amoureux de moi." Ses livres à elle sont ses enfants. Le dernier parle d’ailleurs de maternité. "Moi, je n’ai carrément pas pris le risque parce que je n’ai pas d’enfant et je n’en aurai pas." Revenant aux livres, elle ajoute quand même : "Ce sont vraiment mes enfants, c’est plus qu’une métaphore. Je les porte vraiment, je les aime comme des créatures, j’ai des problèmes avec eux comme on peut avoir des problèmes avec ses enfants." 

Entendu sur europe1 :
 Ce qui fait qu’on est capable d’aimer les autres, c’est nos blessures.

Dans Frappe-toi le cœur, elle cite Malraux - disant que "la vie se résume à un misérable petit tas de secrets." "Je le comprends", explique-t-elle. "En même temps, ce misérable petit tas de secrets, c’est ce que nous sommes. Ce qui est arrivée à mon héroïne est quelque chose d’assez banal mais c’est toute sa vie : sa mère ne l’a pas aimée, sa mère a été jalouse d’elle. C’est beaucoup plus commun qu’on ne le croit". Le comportement de la mère "va devenir pour Diane, sa fille, une faille fondamentale, une blessure. Mais une blessure, c’est ce qui nous rend intéressant. Ce qui fait qu’on est capable d’aimer les autres, ce sont nos blessures."

Un bureau chez son éditeur. Arrivée chez son éditeur Albin Michel après un détour par Le Gymnase, son QG - un café "un peu déglingué" qu’elle évoque dans son roman Pétronille -, elle dévoile une rareté pour un auteur : son bureau "de Gaston Lagaffe", une salle dont elle a pris possession petit à petit, par une feuille, puis une pile de feuilles, jusqu’à envahir l’espace entièrement. "Il y règne un capharnaüm indescriptible constitué d’éditions étrangères et de courrier en retard." Sur l’un de ses mémos autocollants figure cette citation de Pessoa : "La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas."

L’œil s’agrippe aussi aussi l’acte de naissance de Beaudelaire, né le 9 avril 1821. Dans ce bureau, elle n’écrit pas. Ses romans se façonnent chez elle, dans son "terrier". Tout commence au milieu de la nuit, qu’elle appelle déjà "le matin". "A partir de 4h du matin, avec du thé extrêmement fort, encore plus fort que du café turc. "Ce n’est pas un thé très bon mais ça fait exploser la tête."

"J'ai réussi ma vie". Elle, contrairement à sa dernière héroïne, a été une enfant aimée, "pas trop aimée, c’est terrible aussi. Mes parents sont très fiers de moi", glisse-t-elle, la voix souriante. Sans doute estiment-ils qu’elle a réussi sa vie. Elle donne sa définition d'une vie accomplie : "C’est être heureux. Ce n’est pas une histoire de sous, de notoriété. Je suis heureuse donc je pense qu’on peut dire que j'ai réussi ma vie."

Elle a quand même la notoriété qui va avec, comme le montre l’un de ses récents trajets. "J’étais dans le métro et arrive un SDF, un authentique clochard, avec son chapeau, qui récite un poème. Il enlève son chapeau et passe dans les rangs pour demander une obole et il dit ‘bonjour Monsieur, bonjour Madame, bonjour Monsieur, bonjour Madame, bonjour Amélie, bonjour Monsieur, bonjour Madame…'"