Coville: "Je suis pugnace"

  • A
  • A
Coville: "Je suis pugnace"
Partagez sur :

Après trois années à courir les records, Thomas Coville revient à la course au large, puisqu'il prendra le 31 octobre le départ de sa quatrième Route du Rhum. Une course qui l'a révélé, puisqu'il s'est imposé en 1998 en monocoque, et qui a nourri sa passion du large. Aujourd'hui, c'est dans la nouvelle classe Ultime que le skipper de Sodebo s'élance, à bord d'un trimaran optimisé et fiabilisé, autant dire qu'il est l'un des favoris...

Après trois années à courir les records, Thomas Coville revient à la course au large, puisqu'il prendra le 31 octobre le départ de sa quatrième Route du Rhum. Une course qui l'a révélé, puisqu'il s'est imposé en 1998 en monocoque, et qui a nourri sa passion du large. Aujourd'hui, c'est dans la nouvelle classe Ultime que le skipper de Sodebo s'élance, à bord d'un trimaran optimisé et fiabilisé, autant dire qu'il est l'un des favoris... Thomas, revenons d'abord sur vos souvenirs de Route du Rhum, la première, c'est 1998 et une victoire pas forcément programmée... Oui, c'est la Route du Rhum la plus improbable pour moi, parce que l'histoire part d'un fait divers qui aurait pu être dramatique: Yves Parlier tombe en parapente et ne peut pas la faire. Du coup, il m'appelle fin août pour me demander de le remplacer, il me route pendant toute cette Route du Rhum et on gagne ensemble. Donc c'est un souvenir exceptionnel, une histoire à quatre mains génialement orchestrée par Monsieur Yves Parlier, quelqu'un que j'ai beaucoup admiré et que j'admire encore. C'est aussi la première rencontre avec Patricia Brochard de chez Sodebo à l'arrivée de la Route du Rhum, c'est une autre histoire qui a démarré là, une vraie histoire d'amour avec un projet, une entreprise, une façon de voir, l'impression de vivre une épopée. Je suis passé d'une attitude de marin éclectique avec une vraie volonté de ma part de passer d'un bateau à un autre, d'être interchangeable voire mercenaire, à, au contraire, une fidélité absolue à Sodebo. De cette rencontre naît votre partenariat avec Sodebo qui débouche sur une deuxième Route du Rhum, la tristement célèbre édition de 2002, qu'en gardez-vous ? 2002, c'est une plaie ouverte d'avoir abandonné au large du Portugal en tête devant Alain Gautier qui était juste derrière et abandonnera plus tard. Loïck Peyron avait chaviré dans la nuit, j'étais content de moi, j'avais passé le plus dur. Mais je suis obligé d'abandonner en tête après conseil de mon équipe technique. Aujourd'hui encore, quand je refais le film à l'envers, je me demande si ça aurait tenu ou non. Donc la plaie, c'est de ne pas savoir si j'aurais dû continuer. J'ai préféré préserver le bateau en me disant qu'il y aurait des jours meilleurs et que je recommencerais. Mais quand tu es coureur, tu as cet état d'esprit de te dire que toutes les opportunités que tu n'as pas saisies, c'est quelque chose qui te marque. Je suis resté assez meurtri de cet arrêt au Portugal. Quatre ans plus tard, changement de décor avec un magnifique chant du cygne pour la classe Orma et une troisième place à la clé... 2006, pour moi, c'est une bagarre colossale avec Michel Desjoyeaux, le maître en solitaire qui avait gagné la précédente édition, quelqu'un que j'admire beaucoup. Une deuxième bagarre d'ailleurs parce que j'en avais déjà eu une première sur l'Ostar (la Transat anglaise, en 2004, ndlr) où je finis deuxième derrière lui à Boston. Là, c'est une bagarre pendant trois jours pratiquement à vue et je gagne de huit minutes en ne finissant que troisième. Mais je n'avais pas d'amertume de ne pas gagner parce que Lionel (Lemonchois) faisait un magnifique vainqueur dans le sens noble du terme: c'est un marin que le grand public ne connaissait pas bien qui, légitimement, pouvait prétendre à cette victoire vu tout ce qu'il avait fait avant et en avait besoin. Tu as envie de croire qu'il y a des victoires justes parce qu'elles récompensent une histoire ou un homme, sa victoire est dans ce sens fabuleuse. "Le Rhum, une course à portfolio" Cette Route du Rhum 2006 est la dernière de la classe Orma, une déception pour vous ? Oui. Jusqu'au bout du bout, j'ai espéré que les 60 pieds pourraient survivre, mais c'était un peu la chronique d'une mort annoncée. Mais ça marque aussi la résurgence d'un autre type de bateau, puisque Francis (Joyon) et moi, on se lance alors dans une autre épopée, quelque chose de pionnier et de plus engagé, le tour du monde en solitaire en multicoque qui nous a ouvert la porte à plein de choses complètement inaccessibles en 60 pieds, on a eu une vie bien remplie depuis trois ans. Ces bateaux sans limite de taille sont de nouveau admis sur la Route du Rhum, comment vivez-vous cette sorte de retour aux sources ? On avait fait le pari après la mort de l'Orma qu'à un moment donné, la Route du Rhum reviendrait à ses sources et au multicoque qui permet la liberté architecturale et d'aller vite. Quand Pen Duick (l'organisateur) est venu nous trouver pour nous demander si on serait des leurs s'ils relançaient la Route du Rhum «open bar», on a évidemment dit oui. C'est effectivement un retour à ce que Monsieur Etevenon (le créateur de la course, ndlr) avait imaginé à l'époque, avec des bateaux différents, des gueules et des profils de marins différents, il n'y a pas un moule parfait du vainqueur potentiel de la Route du Rhum et je trouve ça génial. Plus jeune, que signifiait pour vous la Route du Rhum ? Elle passait devant mes fenêtres: je suis costarmoricain, j'habite en Bretagne Nord, on allait avec mes parents au cap Fréhel, je suis allé aussi avec un monsieur qui m'a lancé, Patrick Eliès (père de Yann Eliès, ndlr), qui m'a emmené aux Héaux de Bréhat voir les petites lumières qui passaient. C'était magique parce l'imaginaire était terrible. A l'époque, ils partaient pour trois semaines, maintenant, c'est une semaine. Le succès de cette Route du Rhum, c'est qu'elle a toujours dégagé des gueules, c'est une course à portfolio. Plus que des caractères, ce sont des gueules: Florence (Arthaud), Laurent (Bourgnon) et sa gueule d'ange... "Un oeil sur le Vendée Globe" Vous y revenez aujourd'hui après plusieurs années passées à courir les records, est-ce un challenge qui vous excite ? Oui, c'est un exercice qui me manque clairement depuis trois ans, très différent. Là, tu te bats contre d'autres personnes qui ont des caractéristiques qui peuvent être plus fortes que les tiennes à certains moments: Francis Joyon, un homme hors du commun avec un bateau à sa main, qu'il a voulu plus simple et peut-être un tout petit peu moins performant sur le papier que nous dans certaines conditions. Mais jusqu'où il est capable de le pousser ? Ça peut faire la différence. Franck (Cammas), c'est l'inverse, il a un bateau que je connais bien qui est un bateau-référence, à l'image du projet Groupama, avec tous les moyens qu'on peut imaginer, et avec un profil de battant et de compétiteur incroyable. Je citerais aussi Gitana 11 avec la mobylette parfaite de Monsieur Rothschild, ou plutôt un dragster, qu'il n'a conçu que pour la Route du Rhum avec l'athlète parfait, Yann Guichard, le prototype du barreur d'excellence, sans doute l'un des meilleurs barreurs français de multicoque. Il n'a pas fait beaucoup de solitaire, mais il est tellement doué que je ne me fais pas trop de soucis pour lui. Et puis Sidney Gavignet, quelqu'un que j'aime beaucoup, qui a un bateau construit dans les moules de Sodebo. Vous enchaînez dans la foulée par une nouvelle tentative contre le record du tour du monde en solitaire de Francis Joyon, n'est-ce pas trop ? Si je me lassais, je changerais ! On ne me l'a même pas demandé. Chez Sodebo, ils me l'ont fait répéter trois fois ! Mais j'ai toujours été un peu pressé... Si les poètes parlent de printemps, nous on parle d'hiver qui est l'été austral, et chaque hiver qu'on laisse passer, c'est une occasion de moins de faire le tour du monde. Le tour du monde avec Groupama 3 (il faisait partie de l'équipage qui a remporté le Trophée Jules-Verne, ndlr) m'a mis des watts terribles, ça m'a fait un bien fou d'y aller en «vacances». Du coup, je me dis que c'est faisable, on a fait évoluer le bateau qui est potentiellement capable de faire mieux, même dans des conditions défavorables. Et c'est dans mon caractère: je n'ai pas de talent particulier, mais je suis pugnace. Ce que j'ai gravi aujourd'hui, je l'ai fait à chaque fois en m'y reprenant à plusieurs fois. Je suis plutôt un laborieux, mais je me fais plaisir en travaillant, d'ailleurs, même le mot travail me gêne. Quand tu remplis les cahiers d'une page, avant de mettre le mot fin, tu as envie d'être sûr que l'histoire est bien finie et qu'elle t'a donné ce que tu attendais. Est-ce que ce sera forcément le record ? Je n'en sais rien, mais c'est ça qui est magique dans ces épopées, tu ne sais pas toujours ce que tu vas chercher, il y a un vrai plaisir à ne pas savoir avant. Dans quel sens avez-vous fait évoluer Sodebo ? Sur cinq points: l'hydrodynamique d'abord avec l'installation des foils pour faire rentrer le 105 pieds dans une aire d'un bateau plus aérien et moins archimédien. A certaines allures, on a gagné 4-5 noeuds, c'est presque 10-15% de vitesse en plus à certains moments, ça fait aussi gagner en sérénité parce que le bateau enfourne beaucoup moins. Suite à cette évolution, on a en deuxième fait évoluer le bateau en aérodynamisme, avec notamment des voiles particulières, en troisième, on a travaillé sur les pilotes automatiques. Le quatrième point est plus humain, j'ai retravaillé avec la cellule de routage pour remettre à plat notre fonctionnement, la manière d'appréhender la météo et la stratégie une fois parti. Le dernier point a été de développer un système pour les médias commandable à distance qui permet de récupérer du son et des images avec un rendez-vous quotidien de dix minutes. Et après le tour du monde, savez-vous de quoi votre avenir sera fait ? La Coupe de l'America vous intéresse-t-elle ? J'ai plusieurs projets dans les cartons. Pour ce qui est de la Coupe, j'ai été contacté par des équipes, notamment parce qu'on a un 60 pieds encore à vendre. C'est une compétition qui m'a toujours intéressé, le fait qu'elle soit en multicoque est une très bonne nouvelle pour la Coupe en général, la France en particulier, mais j'ai tranché parce que je continue avec Sodebo, je ne claquerai jamais cette porte-là. J'ai aussi été contacté par Franck Cammas pour faire partie éventuellement de la Volvo la prochaine fois (2014-15), on a également un oeil sur le Vendée Globe et on veut travailler sur le projet de course Ultime de multicoques autour du monde. Il y a vingt ans, ça paraissait complètement hallucinant quand on envisageait le Vendée Globe en monocoque, aujourd'hui on a la maturité de pouvoir dire qu'avec nos bateaux fiables et pas dangereux, c'est envisageable, ça me plairait bien d'aboutir à un projet comme ça.