Trois questions autour du festival "afroféministe" accusé d'être "interdit aux Blancs"

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Trois questions autour du festival "afroféministe" accusé d'être "interdit aux Blancs"
Le Nyansapo Fest est prévu du 28 au 30 juillet 2017 à Paris.@ Capture d'écran
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Présenté comme un festival "afroféministe militant", le Nyansapo Fest s'est attiré les foudres de la maire de Paris, de l'extrême droite et des associations antiracistes ce week-end.

Certains y voient un événement volontairement raciste. Depuis quelques jours, le festival Nyansapo, prévu du 28 au 30 juillet dans la capitale, subit de nombreuses critiques. Parmi ses détracteurs, la maire de Paris elle-même. Anne Hidalgo entend en effet empêcher ce festival qu'elle accuse - comme d'autres avant elle - d'être "interdit aux Blancs". Europe1.fr décrypte cette polémique lancée par l'extrême droite et relayée par la Licra (Ligue Internationale Contre le Racisme et l'Antisémitisme), qui a enflé tout le week-end.

  • Quel est ce festival et qui l'organise ?

Prévu pendant trois jours fin juillet, le Nyansapo Fest, dont une partie sera organisée à la Générale, une salle parisienne située dans le 11ème arrondissement, se présente comme un "festival afroféministe européen".

Sur son site internet, Mwasi, le collectif organisateur créé en 2014, définit sa raison d’être comme telle : "Au sein de nos communautés et dans une société occidentale capitaliste et patriarcale, nous voulons lutter contre toutes les oppressions liées à nos positions de Femmes Noires. Mwasi, c’est aussi faire entendre les voix des Noires Africaines et Afrodescendantes dans leur diversité, car notre Afroféminisme n’est pas un ensemble monolithique. Enfin, c’est se réapproprier nos identités et notre image en tant que Femmes (et personnes assignées femmes) noires."

Ce collectif, qui entend entre autres lutter contre "les discriminations liées à la classe, au genre, à la sexualité, à la santé, la religion", se présente d'ailleurs lui-même comme non-mixte. C'est cette approche qui lui est aujourd'hui reprochée. Car le Nyansapo Fest prévoit d'être organisé en quatre espaces de discussions. Le premier est dit "en non mixité femmes et personnes assignées Femmes noires et métisses afrodescendantes", le deuxième réunira seulement les "personnes noires", le troisième est intitulé "espace non mixité Femmes et personnes assignées Femmes racisées" et enfin un dernier "ouvert à tou.te.s". 

Une forme de militantisme qui n'est pas nouvelle, puisqu'elle a notamment été utilisée dans les années 1960 par le mouvement des droits civiques aux États-Unis ou encore par les féministes dans les années 1970 en France.

  • Comment est née la polémique ?

"Je demande l'interdiction de ce festival", a déclaré dimanche dans une série de tweets la maire PS de la capitale. Annonçant qu'elle saisirait le préfet de police "en ce sens", et avertissant qu'elle se réservait "également la possibilité de poursuivre les initiateurs de ce festival pour discrimination", Anne Hidalgo a fermement condamné "cet évènement 'interdit aux blancs'".





Mais cela faisait déjà plusieurs jours que la polémique était en gestation. La formulation "interdit aux Blancs", qui n'est nulle part mentionnée par les organisateurs du festival, provient en réalité d’un article publié sur le site de LCI  vendredi après-midi. Dans un appel à la mairie de Paris, le président de la Licra, Alain Jakubowicz, y estime que 'Rosa Parks doit se retourner dans sa tombe'. "Interdit aux Blancs" : une expression utilisée plus tôt par Wallerand de Saint-Just, trésorier du Front national, qui a été l'un des premiers à s’emparer du sujet vendredi matin.



Car c'est bien l'extrême droite qui a lancé la polémique, dès jeudi, via notamment le site Fdesouche. Pierre Sautarel, co-animateur du blog identitaire, s'est même félicité dimanche sur Twitter qu’Anne Hidalgo et la Licra aient "relayé les révélations de Fdesouche".

Jeudi, le collectif Mwasi soulignait également que sur des forums de JeuxVideo.com et dans des groupes de discussions privés, des personnes tentaient de s'organiser pour "lancer un twitter raid contre notre festival".



Interrogée par Libération, la Licra préfère relativiser ces liens. "Que l’extrême droite instrumentalise ce type de festival n’est pas nouveau. Quand la Licra s’était constituée partie civile dans les affaires de racisme antiblancs, c’était déjà le cas. La Licra combat tous les racismes", rappelle l'association. Apportant son soutien à la maire de Paris, SOS Racisme a jugé "sur le plan politique" ce festival comme une "faute - sinon une abomination - car il se complaît dans la séparation ethnique là où l'antiracisme est un mouvement dont l'objectif est post-racial".

Quant à la préfecture de police, elle a fait savoir, dimanche soir dans un communiqué, qu'elle "n'a pas été saisie, à ce jour, de l'organisation d'un tel événement", le préfet de police Michel Delpuech indique cependant "qu'il veillera au respect rigoureux des lois, valeurs et principes de la République".

  • Les organisateurs sont-ils dans leur bon droit ?

La Générale et le collectif afroféministe ont répliqué à ces accusations, s'estimant "la cible d'une campagne de désinformation et de 'fake news' orchestrée par l'extrême droite la plus moisie". "Nous sommes attristés de voir certaines associations antiracistes se laisser manipuler ainsi", indique le texte publié dimanche sur le site de la Générale.

Car le principal hic dans cette affaire est peut-être le lieu du festival. Anne Hidalgo a en effet cru que l’intégralité de l’événement aurait lieu dans cette salle du 11ème arrondissement. Or, seule la soirée d'ouverture, ouverte à tous, est prévue à la Générale. Les ateliers organisés en non-mixité se tiendront quant à eux dans un lieu privé, explique Mwasi. La mairie de Paris ne devrait donc avoir aucun droit de regard dessus.

Peut-être après avoir pris conscience de cela, la maire PS de Paris s'est félicitée : "Festival Nyansapo : à la suite de mon intervention ferme hier (dimanche) auprès des organisateurs, une solution claire a été établie", a-t-elle tweeté, en indiquant que le "festival organisé dans un lieu public sera ouvert à tous. Des ateliers non-mixtes se tiendront ailleurs, dans un cadre strictement privé". Ce à quoi les organisateurs ont répondu avec ironie : "La grosse blague, on n'a pas changé notre programme d'un pouce, c'est ce qui avait été prévu DEPUIS LE DÉBUT". "Nous attendons maintenant un communiqué en bonne et due forme de la Mairie de Paris, et des excuses publiques", ont-ils ajouté.




En outre, comme l'a souligné l’association féministe et LGBT les Effronté-e-s, la Ville finance déjà au moins un lieu non-mixte : une maison des femmes, située elle aussi dans le 11ème arrondissement, qui agit notamment contre les violences masculines en organisant des groupes de travail. Il s'agit en l'occurrence d'une "association", se défend la mairie, également pointée du doigt par Mwasi pour un partenariat avec Cineffable, un festival du film lesbien et féministe dont l’accès est réservé "à toute personne s'identifiant en tant que femme".

"Lorsque la question de la race n'est pas évoquée, les groupes de discussion féministes 'entre femmes' n'ont jamais posé de problème à grand monde", notent à ce propos les organisateurs du Nyansapo.

L'été dernier, l'organisation d'un "camp d'été décolonial" à Reims avait déjà soulevé les critiques et rappelé les vives divergences de vue autour du combat antiraciste. Il s'agissait d'un "séminaire de formation à l'antiracisme", réservé aux victimes de ce qu'il appelait le "racisme d'État" ou les "racisés", excluant de facto les personnes blanches. L’événement avait été co-organisé par l’une des membres de Mwasi.