Sexe, mode, finance et mur de Berlin : Bowie, bien plus qu'une icône du rock

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Sexe, mode, finance et mur de Berlin : Bowie, bien plus qu'une icône du rock
@ CHRIS RATCLIFFE / AFP
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Icone transgenre malgré lui, le chanteur, mort dimanche, est reconnu de tous comme un briseur de codes. N'importe lesquels.

"Il a enfanté, il a créé, il a imaginé notre futur. Il a créé le glam rock. Ensuite, il nous a inventé le rock industriel, puis le rock funk avec sa chanson Let's Dance dans les années 1980. C'était un phénomène planétaire", se souvient sur Europe 1 Philippe Manœuvre, interrogé lundi sur la mort de David Bowie. Mais le chanteur, briseur de codes en tout "genre", au sens propre comme au figuré, n'a pas influencé que la musique.

"ICONE SEXUELLE D'AVANT-GARDE"

Ne cherchez pas la cohérence dans la vie de David Bowie. "Je ne mens pas, je change juste d'avis sans arrêt", déclarait l'homme aux mille visages. Une maxime qui lui permet de se permettre une liberté rare, à commencer d'un point de vue sexuel. Celui qui "draguait tout le monde", comme il le disait lui-même, c'est tour à tour dit "gay" (Melody Maker, en 1972), "bisexuel" (Playboy, 1976) avant d'expliquer qu'il était en réalité un "hétérosexuel caché" (Rolling Stone, 1993). Et cette souplesse avec les étiquettes infuse. David Bowie ne passe plus seulement comme un chanteur extraordinaire, mais comme le porteur d'un message, un "pionnier". "RIP David Bowie, musicien et icône sexuelle d'avant-garde", tweete ainsi l'association AIDES, en réaction à sa mort. "Un pionnier lorsqu'il s'agit de détruire les stéréotypes de genre", tweete également le compte WomensEqualityUK. "Il tordait les règles, le genre, les genres et nos esprits", renchérit le compositeur Josh Groban.



"Bowie représente une idée de liberté. Être qui l'on veut, s'habiller en homme ou en femme, être homosexuel ou hétérosexuel, c'est un message extrêmement important et libérateur", expliquait au HuffPost Victoria Broackes, commissaire de l'exposition "David Bowie is..." à la Philarmonie de Paris.  "Il est facile d’oublier que la carrière de Bowie n’a pas seulement été fondée sur son extraordinaire talent musical, mais aussi sur son attitude extrêmement audacieuse vis-à-vis du sexe. Dès son plus jeune âge, Bowie est passé d’une expérience charnelle à l’autre, n’hésitant pas à clamer sa bisexualité et défonçant par-là même la notion de ‘sexualité normale’", déclarait encore la journaliste Wendy Leigh, dans sa biographie de la rock star, citée par Gala, qui titre : "David Bowie, icône (bi)sexuelle".

UN "REINVENTEUR DES MODES"

Ce statut d'icône, David Bowie lui-même l'a reconnu à demi-mot. Il explique même que c'est ce qui l'a poussé à revenir sur l'affirmation de sa bi-sexualité. "Je n'avais aucune envie de tenir un drapeau ou d'être le représentant d'un quelconque groupe de personnes", déclarait-il à Blender, en 2002. Il  n'empêche, David Bowie a été l'un des plus grands bâtisseurs de la révolution des mœurs insufflée par les années 70.  Et cela s'est vu.

Car cette révolution, Bowie l'a portée sur lui. Cheveux courts et cheveux long, en bottes rouges et chevelure couleur feu lorsqu'il se mettait dans la peau de son personnage "Ziggy Stardust", voire carrément en robe sur la couverture de son troisième album ou plus austère et virile comme dans son dernier album... David Bowie n'avait pas de styles, il en avait mille, et il les choisissait lui-même. Et là aussi, ça a infusé.


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"Personnellement, il m'a inspiré par sa créativité, son extravagance, son sens des modes (les réinventant), son allure, son élégance et son jeu avec le genre", a ainsi salué un certain Jean-Paul Gaultier lundi. "David Bowie est culte! Rock star absolue! Il a traversé les époques, les a influencées et parfois même créées, musicalement, intellectuellement et humainement", a renchéri dans un communiqué le célèbre styliste, dont plusieurs collections reflètent l'influence de David Bowie.  

L'ALLEMAGNE LUI DIT MERCI

S'il n'était pas à proprement parler un "artiste engagé", David Bowie rêvait tout de même de "changer le monde", comme il le déclarait à son public en 1974. Certaines de ses chansons, d'ailleurs, portent un message fort, au-delà des questions de mœurs. Ainsi en est-il de "Loving the Alien", par exemple, qui pourrait aujourd'hui être qualifiée de vibrant appel au "dialogue inter-religieux", ou encore de… "Heroes", l'une des chansons phares de la Guerre Froide.

Cette chanson a été écrite alors que Bowie vivait à Berlin à la fin des années 1970, pour fuir sa gloire et sa dépendance aux drogues. A cette époque, il avait observé au pied du mur de Berlin un couple d'amoureux s'embrassant. Une scène que l'on retrouve dans "Heroes" comme un appel à l'amour pour surmonter les divisions : "je me souviens, debout au pied du mur, et les fusils tirant au-dessus de nos têtes, et nous nous embrassions comme si rien ne pouvait arriver". Il a également chanté ce titre lors d'un concert au pied du Reichstag, non loin du mur en 1987, si bien que des centaines de Berlinois de l'est ont pu l'écouter de leur côté du Rideau de fer.

La chanson a tellement marqué le pays que le ministère allemand des Affaires étrangères a remercié David Bowie lundi, dans un tweet, pour "aidé à faire tomber le Mur" de Berlin.

BOWIE A AUSSI INFLUENCE… LA FINANCE

Visionnaire, donc, David Bowie a même fait sensation à Wall Street, devenant en 1997 le premier chanteur à transformer ses droits d'auteurs en un placement financier bien particulier, les obligations. La star de rock lance alors des titres obligataires gagés sur sa musique. Les "Bowie Bonds", qui proposent un taux d'intérêt de 7,9% sur 10 ans, permettent au chanteur britannique d'empocher tout de suite 55 millions de dollars. En garantie : les droits d'auteurs de 25 de ses albums publiés avant 1990 comme "Let's dance" ou "Hunky Dory".

Ce mécanisme de "titrisation", c'est-à-dire la transformation de créances ou de revenus réguliers en titres qui peuvent être achetés et vendus par des investisseurs, était jusqu'alors couramment appliqué aux crédits automobiles ou aux hypothèques mais aucun artiste n'avait jamais eu l'idée de monnayer ses royalties de cette manière. L'opération avait à l'époque été rendue possible car Bowie, à la différence de beaucoup d'artistes rock, détenait les droits de la totalité de son oeuvre. D'autres chanteurs comme James Brown et Rod Steward ou le groupe de heavy metal Iron Maiden auront par la suite recours à ce procédé.

Adepte des technologies d'avant-garde, le chanteur deviendra aussi quelques années plus tard, en 1999, l'un des premiers grands artistes à proposer le téléchargement de l'intégralité de son dernier album "Hours" sur le web.