Les enseignants peuvent-ils faire de bons conseillers d’orientation ?

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Les enseignants peuvent-ils faire de bons conseillers d’orientation ?
@ MARTIN BUREAU / AFP
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Pour mieux orienter les élèves, l’exécutif entend davantage impliquer les enseignants. Une proposition qui en laisse sceptique plus d'un.

Comment réguler l’accès à l’université ? L’objectif est au cœur du "Plan étudiant", présenté mercredi en Conseil des ministres. Parmi les mesures présentées, certaines mettent l’accent sur l’orientation des élèves dans le secondaire. Le projet de loi entend faire de l’orientation un "parcours de long terme", avec notamment pour objectif de donner aux élèves les meilleures clés possibles pour savoir quoi faire après la terminale. Et au cœur de ce "parcours de long terme", les enseignants auront un rôle de plus en plus important à jouer.

L'élève devra faire confiance à ses enseignants sur le chemin à emprunter

La mesure la plus emblématique de l’onglet orientation du "Plan étudiant" est sans conteste la mise en place d'un duo de professeurs principaux dans toutes les classes de terminale, et ce dès décembre 2017. Chaque enseignant devra s’occuper d’une moitié de la classe, pour lui expliquer comment il devra formuler ses vœux l’an prochain mais aussi répondre à ses questions concernant son avenir et l'aiguiller sur les bons choix selon son profil. "Il est très important que les bacheliers puissent accéder à l'enseignement supérieur. Mais il faut reconnaître la diversité des bacheliers, donc il faut leur proposer des parcours qui leur sont adaptés. L'élève aura toujours le dernier mot dans le choix de sa filière. Par contre, il devra faire confiance à ses enseignants sur le chemin à emprunter pour aller vers le diplôme qu'il souhaite obtenir", détaillait Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur, mardi sur Europe 1.

Dès l’an prochain, les élèves de terminale auront aussi deux "semaines de l'orientation" au cours de l'année. Elles permettront notamment "un dialogue avec l’équipe pédagogique" (les enseignants, donc), pour affiner les connaissances des élèves sur les métiers existant et les études supérieures. Des tutorats et des heures d’accompagnement personnalisé dédiés à l’orientation, déjà proposés aujourd’hui par certains enseignants volontaires, vont également être généralisés au lycée. Un accompagnement au plus près des élèves pour "conseiller les lycéens tout au long de l'année de terminale", a expliqué le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, le 30 octobre dernier. Rien de tel, selon l’exécutif, que l’enseignant, qui connaît bien les élèves, pour mettre en place cet accompagnement.

Conseiller d’orientation, c'est un apprentissage en flux continu

Tout le monde n’est, toutefois, pas de cet avis. Car si l’enseignant est un acteur incontournable pour préparer l’avenir de son élève (l'orientation est même dans ses missions), devenir conseiller d’orientation ne s’improvise pas. "On nous demande de nous prononcer sur des formations que l’on ne connaît pas forcément. Nous ne voulons pas décourager des élèves, parce qu’ils ont des mauvais résultats en maths ou en histoire, de faire des études de psychologie ! Il y a des cas d’élèves moyens devenus excellents dans la filière qu’ils avaient choisie", avance Frédérique Rolet, secrétaire général du Snes, principal syndicat d’enseignants du secondaire. "D’autant que nous sommes à la fois évaluateurs et conseillers. Or, lorsqu'il y a un conflit avec un élève, ce n’est pas toujours évident de lui donner conseil, d’être écoutés. Nous n’avons pas la distance d’un conseiller d’orientation", ajoute cette professeure de Lettres.

Les enseignants n’ont pas la "distance" des conseillers d’orientation, et ils n’ont pas non plus leur formation. Ils ont accès à plusieurs ressources, comme des conférences ou des rencontres proposés par le Centre d'information et de documentation jeunesse (CEDJ). Mais elles reposent sur le volontariat. Et ne donnent pas accès à autant de compétences que celles des conseillers d’orientation. D’ailleurs, on ne dit plus conseillers d’orientation mais "Psychologues de l’éducation, du développement et de l’orientation". Ces derniers sont sélectionnés sur concours après un bac + 5 (de psychologie), et ils disposent ensuite d’une année de formation aux différentes techniques de veille (pour trouver des universités et des écoles, savoir quels débouchés sont offerts, comprendre les dernières évolutions du marché de l’emploi etc). Enfin, ils effectuent des stages en entreprise, pour coller le plus possible au marché de l’emploi.

"Nous faisons des points entre nous deux fois par semaine, nous sommes abonnés à des magazines d’orientation, nous suivons les études sur le marché de l’emploi. Cela demande un apprentissage en flux continu", ajoute Sylvie Amici, présidente de l’Acop.F, l’association des Psychologues de l’éducation et l’orientation. "L’aspect psychologie est aussi très important. Nous travaillons dans les écoles avec des jeunes adultes avec qui on parle d’avenir, d’identité. Les résultats scolaires, qui peuvent s’expliquer par une mauvaise passe, ne sont pas les seuls éléments à prendre en compte pour l’orientation", poursuit-elle.

Être professeur principal, c'est une surcharge de travail

"Aujourd’hui, il y a plus de 12.000 formations à connaître. Seul le conseiller d’orientation pourra faire le lien entre les résultats de l’élève et les attentes des établissements", abonde Erwin Canard, journaliste au magazine L’Etudiant spécialiste du lycée.

Aujourd’hui, 4.000 conseillers d’orientation exercent en France. Ils doivent conseiller les quelque 2.500 lycées français, et interviennent également dans les universités, les collèges ou les centres académiques d’orientation. Un nombre jugé largement insuffisant par les principaux intéressés et les enseignants. Dans de nombreux établissements, les élèves ne trouveront à qui parler qu’une demi-journée par semaine, le minimum légal. "Or, leur sort n’a pas du tout été abordé par le ‘Plan étudiant. La question de leur rôle est totalement en suspens", s’étonne Erwin Canard.

Pour l’heure, la priorité du gouvernement est déjà de trouver suffisamment de professeurs principaux volontaires d’ici décembre. Une mission déjà jugée impossible par le SNPDEN, syndicat des chefs d’établissements, pour qui "nombre d'enseignants ne souhaitent pas" le devenir. Cité par Ouest France, le syndicat conclut : "Être professeur principal, c'est une surcharge de travail. Entre la volonté politique de réformer le système d'accès aux études supérieures et sa mise en œuvre, il y a un delta".