Le racisme anti-chinois est-il sous-estimé ?

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Le racisme anti-chinois est-il sous-estimé ?
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Après la mort de Chaolin Zhang en août dernier à Aubervilliers, la communauté chinoise manifeste dimanche pour dénoncer le racisme dont elle se dit victime. 

Le 7 août vers 18 heures, Chaolin Zhang s’écroule dans une ruelle d’Aubervilliers. Ce tailleur chinois de 49 ans, arrivé en France en 2003, vient d’être roué de coups par trois malfrats qui cherchent à lui dérober sa sacoche alors qu’il se promène avec un ami. En tombant, sa tête heurte violemment le macadam. Emmené en état d’urgence absolue à l’hôpital, il décède cinq jours plus tard. "Il a fallu des morts pour qu’on nous prenne au sérieux alors que nous dénonçons les actes racistes dont nous sommes victimes depuis des mois", déplore Olivier Wang, responsable de l’association des jeunes Chinois de France et élu PS du XIXe arrondissement.


Le sentiment d’insécurité se double souvent d’un sentiment d’impunité 

Les trois agresseurs, âgés de 15 à 19 ans, ont été placés en détention et mis en examen mercredi soir, pour vol avec violence ayant entraîné la mort. Mais les avancées rapides de l’enquête n’ont pas fait cesser l’émoi. Deux manifestations hommage, réunissant quelque 2000 personnes ont été organisées à Aubervilliers et un nouveau rassemblement est prévu ce dimanche à Paris, place de la République. Depuis le début de l’année, 105 plaintes pour des agressions contre la communauté chinoise ont été enregistrées à Aubervilliers, principalement dans le quartier des Quatre-Chemins, contre 35 faits similaires sur la même période l'année dernière. "Sans compter toutes celles passées sous silence. Les insultes, les intimidations et même certaines agressions", note Olivier Wang.

La progression est certes spectaculaire mais s’explique en partie par le travail de terrain des associations qui poussent de plus en plus les victimes à porter plainte. Et ce malgré la réticence d’une partie de la communauté à pousser la porte d’un commissariat. Problème de langue, papiers pas toujours en règle et parfois l'impression d’un manque de considération. "Le sentiment d’insécurité se double souvent d’un sentiment d’impunité à l’égard des auteurs de ces violences, souligne Pierre Picquart, géopolitologue, spécialiste de la Chine. Le système juridique chinois est beaucoup plus sévère que le nôtre. Les avertissements ou les peines avec sursis leur donnent l’impression que leur plainte ne sert à rien, que la petite délinquance reste impunie."

En juin 2010 puis 2011, la communauté chinoise avait organisé des manifestations à Belleville, pour exiger une meilleure protection des services de police. Ils assuraient que les commerçants se faisaient régulièrement détrousser par des petites frappes du quartier sans que les forces de l'ordre interviennent. "Il y a eu un gros travail d’accueil, assure Olivier Wang. Avant quand on venait porter plainte, on nous faisait attendre des heures, on se moquait parfois de nous, de notre accent. Ce n’est plus le cas aujourd’hui". De son côté, le commissariat d’Aubervilliers a engagé cette année une traductrice pour faciliter l’enregistrement des plaintes.

Le racisme anti-asiatique ressemble à bien des égards à l’antisémitisme

Si la prise en charge s’améliore, les associations demandent aujourd’hui plus de prévention, notamment dans la lutte contre les préjugés racistes, à l’origine de nombreuses agressions. "Dans les milieux délinquants, circule l’idée que les Chinois ne sont pas forcément riches mais transportent d’importantes sommes en liquide, explique le sociologue Marwan Mohamed, spécialiste de la banlieue qui a entendu à de nombreuses reprises ce discours. Or, depuis quelques années, les malfrats ont du mal à se procurer du cash. Les pratiques à l’ancienne comme le braquage sont en net recul car elles demandent une grosse logistique, le marché des stups est saturé... Les délinquants cherchent d’autres « bons coups », parmi lesquels l’agressions des Chinois." La diaspora n’est pas la seule visée, les touristes asiatiques sont régulièrement dépouillés. Paris a dû prendre des mesures pour y remédier : les effectifs policiers aux abords des grands magasins et des monuments historiques ont été renforcés. Un guide à l’usage des touristes asiatiques a été édité.

"Le racisme anti-asiatique ressemble à bien des égards à l’antisémitisme", poursuit Nonna Mayer, sociologue spécialiste du racisme. La communauté chinoise jouit d’une image extrêmement positive, travailleuse, bien intégrée. 71% des personnes interrogées dans le dernier baromètre de la commission nationale consultative des droits de l’homme estiment ainsi que les Asiatiques sont "très travailleurs", contre 59% pour les immigrés en général. Paradoxalement, observe la sociologue, les personnes qui les jugent positivement sont ceux qui ont les profils les plus racistes. "Cette image de réussite suscite des sentiments ambivalents comme la jalousie ou le ressentiment. On leur reproche ce qu’en même temps on loue : leur travail, leur discrétion…"

Ils m’ont frappé uniquement au visage, des coups de pieds et des coups de poing

En juin dernier, Zhang Li, 28 ans, a noirci la longue liste des agressions à caractère raciste à Aubervilliers. Ce Chinois originaire de Wenzhou a été passé à tabac dans un parking. "J’étais avec ma femme quand nous nous sommes aperçus que nous étions suivis", confie-t-il à Europe 1. Le couple se met à courir mais le jeune buraliste tombe dans les escaliers. "Ils m’ont frappé uniquement au visage, des coups de pieds et des coups de poing". Il écopera de cinq jours d’ITT. Et se fait dérober son portable et son portefeuille qui contient la recette du jour du commerce qu’il tient avec son père : 1600 euros. La plainte de Zhang Li aboutira rapidement : ses bourreaux ont été filmés par les caméras de surveillance. Ils ont été condamnés à quatre mois de prisons ferme quelques jours plus tard.

Néanmoins, il a depuis changé ses habitudes. Il se fait accompagner lorsqu’il a de fortes sommes d’argent, se promène de moins en moins seul, évite certains quartiers... "Ce n’est pas que j’ai peur mais je ne veux pas que ça m’arrive encore", souffle Zhang Li. Dans certains quartiers, des comités de protection se sont organisés, des habitants font des rondes, les associations proposent des cours d’auto-défense. "Depuis quelques années, la diaspora chinoise a changé ses habitudes, assure Pierre Picquat. Ils sont plus prudents, plus méfiants aussi." Si le gouvernement n’a pas réagi immédiatement après l'agression, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a promis la semaine dernière de renforcer les effectifs de police à Aubervilliers dès le mois d’octobre et d'installer des caméras de surveillance. Un "bon début", saluent les habitants tout en restant sur leurs gardes.