Laëtitia ou la fin des hommes : "Ce n'est pas seulement notre nom dans ce livre, c'est nous"

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Laëtitia ou la fin des hommes : "Ce n'est pas seulement notre nom dans ce livre, c'est nous"
Dans Laëtitia ou la fin des hommes, Ivan Jablonka retrace la vie de la jeune fille, assassinée en 2011 par Tony Meilhon.@ JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP
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Dans "Laëtitia ou la fin des hommes", Ivan Jablonka retrace la vie martyrisée de la jeune victime de Tony Meilhon. Un hommage salutaire, selon ses proches. 

"Ça fait bizarre de voir son prénom partout. On ne peut pas le louper, c’est écrit en gros et en rouge !", plaisante Franck Perrais. Ce prénom, c’est celui de Laëtitia, sa fille, sauvagement assassinée en janvier 2011 par Tony Meilhon. De ce drame qui a défrayé la chronique, Ivan Jablonka en a tiré un livre, à la fois sobre et lumineux, Laëtitia ou la fin des hommes, véritable succès de la rentrée littéraire. "Je suis content que ça marche bien parce que c’est un bel hommage, mais c’est vrai qu’on y pense tout le temps. Le livre est partout, même au supermarché !" Pourtant, il confie avoir du mal à se replonger dans les méandres de l’affaire. Il l’a commencé. Arrêté. Repris. Refermé. "C’est dur, mais quand je l’aurai fini, je vais l’encadrer !", promet le père de la jeune femme.

L'ouvrage d’Ivan Jablonka, couronné la semaine dernière du prix Médicis, n’est ni un roman, ni une biographie, ni un essai. C’est un ovni littéraire, qui casse les frontières du genre. Parce que tout a été dit sur la personnalité de son assassin, l’auteur a décidé de redonner vie à la "jeune fille solaire" qu’elle était. Au-delà même d’un simple hommage, l’historien et sociologue dresse un portrait d’une France périurbaine et paupérisée, celle d’où vient Laëtitia, et livre un témoignage sur la violence faites aux femmes et aux enfants. L’écrivain lui-même peine à définir son livre. "Je me suis dit que raconter la vie d'une fille du peuple massacrée à l'âge de 18 ans était un projet d'intérêt général, comme une mission de service public", écrit-il. 

On disait n’importe quoi sur nous

Au départ, pourtant, les proches ne sont pas très enclins à se livrer. Pendant "l’affaire", le nom de "Laetitia" s’est étalé à la Une des journaux au côté de celui de son bourreau. De cette période, ils gardent une rancœur tenace envers les journalistes. "On disait n’importe quoi sur nous. On nous poursuivait pour nous interviewer et après on nous faisait dire tout l’inverse", se remémore Franck Perrais. Les avocats aussi sont sceptiques quant à ce projet. "Tout et n’importe quoi a été écrit sur cette affaire", soupire Cécile de Oliveira, l’avocate de Jessica, la jumelle de Laëtitia. Mais la démarche et la bienveillance d’Ivan Jablonka rassurent. Petit à petit, les portes s’ouvrent. Famille, amis, assistants sociaux mais également magistrats et enquêteurs. Tous ceux qui ont jalonné la vie et la mort de Laëtitia acceptent de le rencontrer. "Je me suis dit que Jessica ne pouvait pas passer à côté d’une telle opportunité, poursuit la conseil. Ce livre a un côté réparateur, ça lui a fait énormément de bien." Seule grande absente : leur mère, trop fragile psychologiquement pour témoigner.

En acceptant de rencontrer le sociologue, les proches de Laëtitia sont devenus les personnages de ce livre. "Ce n’est pas seulement notre nom qui est dans ce livre, c’est nous. On parle de notre histoire, de notre relation avec elle", précise Delphine Perrais, la tante de la jeune femme. Evidemment, ça lui a fait bizarre de "se lire" mais en aucune manière, elle aurait voulu qu’on utilise un pseudonyme. "De toute façon, notre nom est public aujourd’hui." L’avocate de Jessica, la jumelle de Laëtitia, a elle, été beaucoup plus surprise d’apparaître dans l’ouvrage d’Ivan Jablonka. "Je ne savais même pas que j’étais un personnage du livre. Ça m’a fait un petit choc !", plaisante Cécile de Oliveira. "Je suis entrée malgré moi dans une œuvre littéraire polymorphe."

Il montre qu’on s’aimait

A travers ceux qui l’ont connu mais aussi ses messages Facebook ou ses textos, Ivan Jablonka retrace le parcours de Laëtitia, "une victime non pas désignée, mais latente." Pourquoi cette jeune fille sage, qui ne boit ni ne fume, a-t-elle suivi Tony Meilhon, délinquant notoire ? L’auteur n’apporte pas de réponse mais tente, à travers son enquête minutieuse, d’explorer des pistes. "Tout est vrai dans ce livre, c’est sa force", commente Cécile de Oliveira. L’avocate trouve le portrait que l’auteur fait d’elle un peu trop flatteur, mais confirme que chacun des mots qui lui sont prêtés sont d’elle. "Tout est précis, documenté."

"Rien n’est inventé", renchérit Delphine Perrais. "Parfois, c’est dur parce qu’il y a des choses qu’on aimerait oublier." Ivan Jablonka raconte les tourments de l’enfance dans une famille dysfonctionnelle. Franck Perrais  a été condamné pour le viol de sa femme, cette dernière ne s’en est jamais vraiment remise et erre d’hôpital psychiatrique en hôpital psychiatrique. Dès leur plus jeune âge, les jumelles sont placées. L’écrivain décrit l’adolescente effacée qui peu à peu prend sa vie en main, obtient son diplôme, trouve un travail. La relation ambiguë avec son beau-père, Gilles Patron, à la fois figure familiale stable mais également prédateur sexuel qui sera condamné pour des agressions sexuelles sur sa jumelle. L’affaire dans l’affaire. Il retrace les tourments de la jeune femme aussi, qui pense au suicide quelques semaines avant son meurtre, rédigeant des lettres d’adieu.  

"Il y a, dans la vie de Laëtitia, trois injustices : sa mort atroce, à l’âge de dix-huit ans ; sa métamorphose en fait divers, c’est-à-dire en spectacle de mort. Les deux premières injustices me laissent désolé et impuissant. Contre le troisième, tout mon être se révolte", écrit l’auteur. C’est peut-être cette dernière que l’auteur rétablit. La mort de Laëtitia n’est pas le centre du livre, c’est bien sa vie qui l’est.