Interprètes afghans : "notre vie commence enfin"

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Interprètes afghans : "notre vie commence enfin"
La famille de Abdul tient a resté anonyme pour protéger ses proches encore en Afghanistan.@ Salomé Legrand / Europe 1
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Europe 1 a rencontré un ancien interprète de l'armée français en Afghanistan, désormais réfugié en France et qui découvre "la liberté, la sécurité, la démocratie".

REPORTAGE

La Ligue des droits de l’Homme et le Collectif des avocats pour la défense des anciens auxiliaires de l’armée française passent à l’attaque. Ils s'apprêtent à saisir le tribunal administratif sur le cas des interprètes afghans qui ont aidé les troupes françaises jusqu’à leur retrait d’Afghanistan en décembre 2014. Plusieurs centaines d’entre eux se sont retrouvés gravement menacés par les talibans qui les accusent de traîtrise et ils peinent à obtenir un visa. Une centaine est encore en attente tandis que vingt-cinq familles sont arrivées en France au mois de mars. Europe 1 a pu aller à leur rencontre à Laon dans l’Aisne.

"Notre vie commence enfin". Dans sa chemise blanche parfaitement repassée et sa veste beige, Abdul (le prénom a été modifié afin de protéger ses proches encore présents en Afghanistan), 53 ans, semble flotter, léger. Un grand sourire aux lèvres, il égrène tout ce qu’il a "découvert" depuis le 11 mars et l’arrivée de sa famille à Laon : "la liberté, la sécurité, la démocratie…" "Notre vie commence enfin", souffle le petit quinquagénaire. Sa voix résonne dans le trois-pièces prêté temporairement par l’Etat français, aucun meuble ne vient en arrêter l’écho.

Lors du départ, Abdul n’a emporté avec lui que deux grands tapis, le service à thé tout de porcelaine et de dorures, quelques vêtements pour les enfants, et, surtout, le grand classeur de ses photos souvenirs avec l'armée française. Des dizaines de clichés et cinq lettres de félicitations signées par des hauts gradés comme autant de témoignages de ses 13 ans passés aux côtés des "amis français", comme il appelle les militaires français en Afghanistan. Il est intarissable : "Là, on était sur le terrain par 35-36 degrés dehors, avec le Famas, là on avait fait un petit déjeuner de gâteaux pour un soldat qui fêtait son anniversaire loin de sa famille…"

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"On va te tuer". Cet ancien procureur parfaitement bilingue à la petite moustache soignée a été embauché dès 2002 comme interprète au sein de l'école d'officiers, avec les troupes sur le terrain, ou encore auprès des renseignements, sous le statut de personnel civil de recrutement local. Il a officié jusqu'au dernier jour de la présence française, et puis plus rien. Ses activités "connues de tous", Abdul s'est retrouvé traqué par les talibans : "Dix jours après le départ des troupes françaises, deux personnes qui avaient dissimulé leur visage m’ont arrêté alors que je rentrais chez moi. Ils m’ont dit ‘tu as travaillé des années pour l’armée française, tu n’es pas un musulman, on va te tuer, toi et ta famille". Son fils aussi est interpellé en pleine rue, la famille reçoit une lettre d’avertissement. 

Pour échapper à la menace, Abdul déménage tous les mois avec sa femme et leurs trois enfants. "Nous ne sortions presque jamais ou tard le soir. J’avais toujours quelqu’un pour surveiller (mes déplacements). J’étais comme un prisonnier dans ma maison", souffle-t-il. Ce n’est qu’un peu plus d'un an d'angoisses plus tard qu’Abdul obtient un visa. Avec les autres familles afghanes hébergées à Laon, il s’habitue peu à peu "au calme". "On sort tous les jours, on a été voir la cathédrale en bus, on a visité plusieurs supermarchés", raconte-t-il tandis que ses grands yeux bleus-gris s'illuminent. Et de faire défiler les photos de ses filles, 8 et 14 ans, une immense laitue sous le bras au milieu des rayons du supermarché local. Soulagé surtout, que ses enfants puissent retourner à l’école. "Ils y vont tous seuls à pied et ils reviennent. On n’est plus inquiets de leur départ au claquement de porte qui signale leur retour", abonde sa femme, habillée d’un grand voile orangé dont elle rabat un pan sur ses cheveux.

Prêt à y retourner. Même s’il va activement chercher du travail et une ville où s’établir durablement, Abdul rêve que la France retourne en Afghanistan pour y assurer la sécurité et la transition vers la démocratie : "On ne peut pas tous seuls. C’est 6.500 kilomètres qui nous séparent mais là, on va mettre autant d’années à arriver au niveau des pays européens", glisse-t-il mi-souriant, mi-amer. Si c'est le cas, il est prêt à reprendre du service.