Entre les policiers et leurs syndicats, "la rupture est consommée"

Pour beaucoup de policiers, les syndicats chargés de les représenter sont "déconnectés de la réalité" (image d'illustration)
Pour beaucoup de policiers, les syndicats chargés de les représenter sont "déconnectés de la réalité" (image d'illustration) © AFP
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Margaux Lannuzel , modifié à
Dans les cortèges des manifestations organisées mercredi, de nombreux  gardiens de la paix accusaient leurs syndicats de tenter de récupérer un mouvement porté par la "base".
REPORTAGE

"Il n'y a pas de décalage avec la base". Mercredi midi, place de la République, les responsables de syndicats policiers se voulaient rassurants. Après dix jours de manifestations "sauvages", organisées sans elles, partout en France les organisations représentatives sont parvenues à reformer la photo de famille, le temps d'une manifestation. Brassards "police", "douanes" ou "administration pénitentiaire" au bras, des centaines de gardiens de la paix se sont rassemblés à Paris, à l'appel d'Unité-SGP Police FO et aux cris de "policiers attaqués, citoyens en danger". Mais à en croire les témoignages recueillis au sein des cortèges parisiens, ce succès n'est pas synonyme d'unité entre les gardiens de la paix et leurs syndicats, décriés depuis le début du mouvement.

"Ils ne changent rien au quotidien". "Je suis venu parce que cette manifestation s'annonce la plus importante, et qu'il faut rester groupés", explique Pierre*, place de la République. "Mais si l'autre manif prend plus d'ampleur que celle-ci, je file à l'Assemblée." "L'autre manif", c'est le rassemblement asyndical prévu à 14 heures par la "base", devant l'Assemblée nationale. Ces derniers jours, Pierre a participé à plusieurs rassemblements nocturnes, organisés sans organisations représentatives. Mardi, il n'a pas répondu à l'appel à manifester des syndicats Alliance, Synergie Officiers et Unsa : "Les officiers, ce sont eux qui touchent les primes à la fin du mois. Alors forcément, il y a un fossé."

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Un sentiment de décalage confirmé par Marlène*, quadragénaire "épuisée", également présente dans le cortège syndical. "C'est sûr qu'ils peuvent faire progresser des gens au niveau individuel, aider monsieur X pour qu'il passe en grade, mais ils ne changent rien au quotidien de ceux qui assurent les missions les plus ingrates", explique-t-elle. A côté d'elle, un manifestant nuance : "Qui était à l'origine de la manifestation de la place Vendôme (organisée après la fusillade de Saint-Ouen, en octobre 2015, ndlr), il y a un an ? Ce sont les syndicats, à notre demande." Et de questionner l'avenir du mouvement asyndical : "Le spontané, c'est bien, ça marche une fois ou deux, mais après ?"

"Grâce à nous, ils sont reçus partout". Un peu plus tard, devant l'Assemblée nationale, l'heure n'est pas à s'interroger sur le futur. Sur le pont de la Concorde, barré par les forces de l'ordre, les policiers arrivent par petits groupes, jusqu'à égaler, au moins, le nombre de manifestants de la place de la République.  Au milieu des visages dissimulés dans des écharpes, quelques porte-parole rappellent le sens de leur "contre-manifestation" aux médias. "En dix jours, on a fait plus que les syndicats en quinze ans : grâce à nous, ils sont reçus partout. Mais ça ne sert à rien, ils sont trop liés aux politiques. C'est pour ça qu'on demande, nous, la base, à être écoutés aussi". Un appel entendu par quelques députés et sénateurs, venus à la rencontre des policiers devant l'Assemblée.  

Entendu sur europe1 :
Les syndicalistes, on ne les voit que pour récupérer les timbres et les adhésions 

"Ce qui est génial, c'est qu'on à l'impression de pouvoir demander n'importe quoi aux syndicats", sourit Thomas*, doudoune noire et brassard "police", assis d'un côté du pont. "Ils ont eu l'impression qu'on mettait le paquet sur le laxisme de la justice, alors ils se sont engouffrés dans la brèche avec leurs manifestations devant les tribunaux, pour essayer de récupérer le mouvement", estime-t-il. "La justice fait ce qu'elle peut, avec les moyens qu'elle a", poursuit le jeune policier, qui travaille en Seine-Saint-Denis. "Le problème, il est ailleurs : en huit ans, les effectifs sont passés de 200 à 126 personnes dans mon commissariat, avec plus de boulot qu'avant", raconte-t-il. "Et les syndicalistes, on ne les voit que pour récupérer les timbres et les adhésions, ils n'ont aucune conscience de cette réalité".

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"Le mouvement les dépasse". Parmi les centaines de personnes rassemblées dans le silence, plusieurs confirment cette impression de récupération. "Lorsqu'on a décidé du premier défilé spontané, sur les Champs-Elysées, nos représentants syndicaux nous ont appelés toute la journée pour nous dissuader d'y aller", assure une jeune femme. "Et maintenant, quand on manifeste le soir, ils disent qu'ils nous comprennent", ironise-t-elle. "C'est juste parce que le mouvement les dépasse".

Les mesures qui doivent être annoncées par le ministère de l'Intérieur, mercredi soir suffiront-elles à mettre fin à la mobilisation ? "C'est possible, on ne va pas manifester pour manifester", répond Adeline*, fonctionnaire dans l'Essonne. Mais selon elle, les événements des derniers jours marquent une cassure, qui, elle, demeurera. "La rupture est consommée : on ne peut plus marcher aux côtés des syndicats tant qu'ils ne se remettent pas en question".

*Les prénoms ont été changés