Violences en banlieue parisienne : "on peut parler de 'révolte' politique"

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Violences en banlieue parisienne : "on peut parler de 'révolte' politique"
Des affrontements entre forces de l'ordre et casseurs ont eu lieu à Bobigny en marge d'une manifestation samedi@ GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP
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Depuis l'interpellation musclée de Théo dans une cité d'Aulnay-sous-Bois, des manifestations violentes secouent la Seine-Saint-Denis. Un mouvement de protestation qui rappelle l'épisode d'émeutes de 2005.

INTERVIEW

Dix interpellations à Drancy lundi, onze à Argenteuil et encore 37 en Seine-Saint-Denis la veille... Un mouvement de révolte tend à s'installer dans les banlieues parisiennes. Une mobilisation parfois violente qui rappelle l'épisode d'émeutes de 2005 auquel se réfèrent désormais policiers et jeunes des quartiers concernés. Sylvie Tissot, sociologue et professeur à l'université Paris 8, explique à Europe1.fr les différences qui existent entre ces deux mobilisations.

  • Quels sont les points communs entre les émeutes de 2005 et les manifestations de ces derniers jours ?

"Dans les deux cas, il s'agit d'une altercation entre un ou des jeunes et la police qui se solde par des pratiques violentes voire la mort d'un jeune", rappelle la sociologue. En 2005, les banlieues du nord de Paris sétaient enflammées après la mort de Zyed et Bouna, deux jeunes mineurs qui, en tentant de fuir les forces de police, se sont électrocutés en pénétrant dans un transformateur EDF. La Seine-Saint-Denis avait alors été le théâtre de trois semaines d'affrontements violents entre les habitants des quartiers et la police. 

"En 2005, le mouvement s'était aussi étendu au-delà d'un quartier ou d'une ville. On était également dans un contexte de déni de ces violences policières, ce qui ajoute encore à la colère." Et cela n'est pas nouveau. Déjà au moment de l'affaire Adama Traoré l'été dernier, ce jeune homme arrêté à Beaumont-sur-Oise (Val-d'Oise) et décédé en garde à vue, "la mobilisation ne s'était pas limité au quartier, il y avait eu des marches à Paris, des initiatives qui avaient dépassé la ville."

émeutes 2005, Clichy-sous-Bois crédit : THOMAS COEX / AFP

Le 2 novembre 2005, des policiers se tiennent devant un bâtiment en feu à Clichy-sous-Bois © THOMAS COEX / AFP


  • Doit-on craindre des débordements comme il y a douze ans ?

"Aujourd'hui, la situation est différente parce qu'il ne s'agit pas la mort d'un jeune. On est aussi dans la construction d'un mouvement politique autour de la question des violences policières. Là on peut parler de 'révolte' politique. Désormais il y a une conscience du problème qui va au-delà de la situation particulière", analyse Sylvie Tissot. Ces violences policières sont "des comportements structurels qui viennent du fonctionnement de la police mais aussi de l'image de ces jeunes de banlieue", détaille la sociologue. La mobilisation montre un problème "plus global". 

"Et on ne peut pas parler de 'débordements' car ce terme renvoie à des mobilisations irrationnelles, des foules prises de colère sans aucun sens. Ce qui n'est pas le cas puisqu'il y a un certain courage et une rationnalité chez les jeunes qui se mobilisent aujourd'hui. De nombreux collectifs, des associations" s'associent à la contestation. "Des liens se créent avec des partis et des structures politiques plus traditionnels." Ce qui n'était pas forcément le cas en 2005.

"On ne peut pas parler de 'débordements' car ce terme renvoie à des mobilisations irrationnelles"

  • Pourquoi y a-t-il de telles tensions entre les forces de l'ordre et les jeunes ?

Pour Sylvie Tissot, ces tensions vont bien au-delà d'un problème de communication sur le terrain. Elles seraient bien plus profondément ancrées dans les missions des policiers. "Il ne faut pas voir cette situation comme l'affrontement de deux camps animés par des logiques de haine et de violence. Il y a un rapport asymétrique", entre forces de l'ordre et jeunes des quartiers "qui conduit à envoyer dans des zones sensibles, des forces de police souvent mal formées qui s'attendent à se voir confier des taches plus nobles, plus satisfaisantes."

"Mais les policiers se retrouvent sur le terrain dans une logique d'impuissance. L'interpellation devient alors le seul moment où ils effectuent un travail qui a du sens. C'est pourquoi ils sur-investissent souvent les contrôles d'identité", qui sont souvent le point de départ de conflits comme ça a été le cas dans l'affaire Théo. "Ils en font trop souvent et sur des gens qu'ils connaissent déjà."

La sociologue évoque également le problème de l'affirmation de la virilité chez les policiers qui peut mener à des agressions sexuelles. "Il y a déjà eu des cas de viols lors d'interpellations. Il y a plus d'un an, un jeune homme a perdu un testicule à Pantin lors d'une interpellation brutale", rappelle-t-elle. 

  • Peut-on associer manifestants et casseurs ?

"Il y a sans doute des violences pendant ces manifestations mais elles sont avant tout matérielles", rappelle la sociologue Sylvie Tissot, sans pour autant minimiser ces dégâts. "Ce sont des dégradations sur lesquelles ont se focalise plus lorsqu'elles proviennent de jeunes de banlieues que lorsqu'elles sont faites par des agriculteurs par exemple. Dans ce dernier cas, le regard [du public] est sans doute plus bienveillant. Il y a une insistance disproportionnée sur ces jeunes. Un viol est une violence sans commune mesure" avec les dégâts matériels. "Que l'on considère qu'elles soient légitimes ou non, les mobilisations politiques qui sont parvenues à attirer l'attention sur une question se sont souvent construites par la violence", conclut Sylvie Tissot.