Education : la France est-elle obsédée par le redoublement ?

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Education : la France est-elle obsédée par le redoublement ?
@ FRANK PERRY / AFP
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Quasiment supprimé par le précédent exécutif, le redoublement sera de nouveau mis en avant durant le prochain quinquennat.

Sortez-le par la porte, il revient par la fenêtre. Alors que le précédent gouvernement avait drastiquement limité le recours au redoublement dans le primaire et le secondaire, le nouveau ministre de l’Education entend bien lui redonner un peu de vigueur. Jean-Michel Blanquer souhaite "autoriser à nouveau le redoublement" dès l'année scolaire 2017-2018, jugeant "absurde" son interdiction, dans un entretien au Parisien de jeudi. "Il n'est pas normal d'interdire le redoublement. Il y a quelque chose d'absurde à laisser passer de classe en classe des élèves accumulant des retards", défend le ministre. Depuis les années 70, de nombreuses études dénoncent pourtant les effets potentiellement néfastes du redoublement. Pourquoi, alors, y revenir ? Eléments de réponse.

La France, championne du redoublement

En 2013, selon les dernières statistiques du ministère de l’Education nationale, 24% des élèves de troisième avaient déjà redoublé une fois dans leur vie, et 2% avaient déjà redoublé à deux reprises. Dès le plus jeune âge, les équipes éducatives y ont recours : 7 % des élèves redoublent le CP ou le CE1, et 14% ne passent pas le cap du CM2 à la 6e. Le taux est, certes, en baisse constante : en 1993, 46% des élèves de troisième avaient redoublé au moins une fois, et 15% au moins deux fois. Mais la France, cinquième pays ayant le plus recours au redoublement, reste encore largement au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE, où 12% des élèves ont redoublé une fois en troisième.

La moitié des élèves qui ont redoublé le CP vont quitter l’école sans diplôme

Ces statistiques sont antérieures à la réforme mise en place l’an dernier par l’ancienne ministre Najat Vallaud-Belkacem, qui a limité les redoublements à de très rares cas (si l’enfant a eu des problèmes médicaux, par exemple). Mais il témoigne d’un certain attachement historique des Français. Selon une enquête du Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) relatant des chiffres de 2012, 70 % des parents et 64 % des enseignants sont d’accord avec la phrase "Le redoublement permet réellement à l’élève de rattraper son retard et d’être mieux préparé pour les classes supérieures". Un sondage Elabe publié cette semaine indique même que 78% des Français souhaitent que le redoublement soit plus "facile".

Chez les experts, le redoublement fait plutôt consensus contre lui...

Pourtant, le redoublement est largement pointé du doigt par les spécialistes de la question. Au niveau international, les pays qui trustent les premières places des classements mondiaux sont ceux dont le taux de redoublement est le plus faible : proscrit au Japon, il est de 0,8% à Taipei, 3,8% en Estonie, 3,8% en Finlande et 5,7% à Singapour, les pays qui occupent les cinq premières places du dernier Pisa.

Certes, aucune étude ne démontre les méfaits du redoublement à court terme : en général, les résultats ne baissent pas les deux années qui suivent le redoublement. Mais ils n’augmentent pas non plus. Quant aux effets sur le long terme, ils sont, en revanche, régulièrement soulignés. Perte de confiance en soi, démotivation, difficulté à apprendre les cours en une année… Les redoublants peinent souvent à retrouver une scolarité normale. "La moitié des élèves qui ont redoublé le CP vont quitter l’école sans diplôme ou avec le BEPC ; seuls 9 % d’entre eux décrocheront un baccalauréat général ou technologique", peut-on lire dans une note de la Direction de l’évaluation et de la prospective relayée en 2010 par l’Institut Montaigne, qui qualifie le redoublement "d’inutile et dangereux".

C'est difficile à comprendre pour les parents

Selon un vaste rapport du Conseil national d'évaluation du système scolaire (Cnesco), publié en 2015, redoublé "a toujours un effet négatif sur les trajectoires scolaires et demeure le meilleur déterminant du décrochage". "C'est difficile à comprendre pour les parents, pour la simple et bonne raison que la première année du redoublement, les résultats de l'élève s'améliorent par rapport à l'année précédente", commentait sur Europe 1 Nathalie Mons, sociologue et membre du Cnesco, au moment de la publication du rapport. On peut citer encore l'institut spécialisé de l'Union européenne, Eurydice, qui considère le redoublement davantage comme une "croyance propre à un système scolaire" "qu'un réel outil de réussite".

… Mais il ne faut pas l’abandonner pour rien

Comment expliquer, dès lors, que le redoublement soit toujours autant plébiscité en France ? Si la plupart des experts admettent qu’il est néfaste sur le long terme, ils mettent dans le même temps l’accent sur la nécessité de penser des alternatives avant de le supprimer. Dans la situation actuelle, le redoublement reste utile "pour certains cas extrêmes, pour les élèves en plus grandes difficultés", estime ainsi Eric Charbonnier, expert éducation à l'OCDE, interrogé par Europe 1. Selon lui, avant de supprimer définitivement le redoublement, il faut "mettre en place les moyens pour aider ces élèves. Or, l’'école française n'a pas pris cette direction". "Il ne faut pas se focaliser sur le redoublement, il y aura toujours des gens pour et des gens contre", renchérit-il.

Pour accompagner la fin du redoublement, la précédente majorité a mis en place lors de la dernière rentrée des "cycles de trois ans", avec un bilan complet pour chaque élève à la fin de chacun de ces cycles. Le nouveau ministre, qui indique tout de même dans le Parisien que le redoublement doit rester "exceptionnel", entend aller encore plus loin. Il souhaite mettre en place des "stages" de reprise pour chaque élève entre le CM2 et la 6e, ainsi que des études dirigées après les cours pour aider les élèves à faire leur devoir et travailler leurs points faibles.

Mais ces mesures restent encore largement insuffisantes selon la plupart des experts. Parmi les solutions envisagées par le Cnesco, en 2015, figuraient notamment la création d'un "professeur des apprentissages fondamentaux", spécifiquement formé pour suivre un groupe d'élèves du CP au CE2, ou la mise en place d'un examen de "rattrapage", organisé en septembre après des "écoles d'été" pour les élèves dont les résultats ont été insuffisants pendant l'année scolaire. La grande Conférence nationale sur l’évaluation des élèves, lancée en 2014 par le précédent exécutif, avait déjà fait les mêmes préconisations, en vain. A défaut de telles mesures, le redoublement semble encore avoir de beaux jours devant lui en France.