Amaya, employée de La Poste : "Ils se servent de la bonne image du facteur, mais il n'y a plus du tout de contact humain"

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Amaya, employée de La Poste : "Ils se servent de la bonne image du facteur, mais il n'y a plus du tout de contact humain"
IMAGE D'ILLUSTRATION @ MYCHELE DANIAU / AFP
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Des négociations sur les missions et les conditions de travail des postiers s'ouvrent mercredi, dans un climat particulièrement tendu. 

TÉMOIGNAGE EUROPE 1

La Poste démarre mercredi une séance de négociations entre direction et syndicat, sur le métier et les conditions de travail des facteurs. Le groupe va tenter d'endiguer le malaise qui touche une partie des salariés. La semaine dernière, huit cabinets d'expertises ont adressé une lettre ouverte au PDG, Philippe Wahl. Son objet : "sonner l'alarme" sur la dégradation des conditions de travail et de la santé des agents, ainsi que sur le "mépris du dialogue social". Cette lettre et la séance de négociations qui démarre mardi arrivent dans un contexte particulièrement tendu, après de récent cas de suicides dans les rangs des postiers.

>> D'où vient le malaise chez les salariés ? Europe 1 a demandé à Amaya (prénom modifié), factrice dans le Sud-Ouest depuis 11 ans et militante CGT, premier syndicat du groupe.

Constatez-vous, à l'instar des experts qui ont écrit à votre PDG, des "réorganisations permanentes" au sein de La Poste ?

Le métier a effectivement changé, et de façon négative. Nous n'avons plus le temps de faire nos tournées, on perd le contact avec les gens. Il arrive que je n'ai pas le temps de finir une tournée de distribution de courriers pendant 15 jours d'affilées. C'était impensable avant. On ressent un vrai changement depuis cinq ou six ans, avec l'essor d'Internet, la baisse du courrier, le changement de statut de La Poste (passée d'entreprise publique à entreprises à capitaux 100% publics) etc. Il y a des réorganisations qui ne cessent de nous rajouter des tâches supplémentaires. Je dois préparer mon courrier, déposer du courrier, en préparer pour les autres… Quand je commence ma propre tournée de courrier, il est déjà 11h. Aujourd'hui, tout est automatisé. Et le calcul des objectifs et souvent loin de la réalité.

Comment cela se traduit-il dans votre quotidien ?

L'ordinateur de l'agence calcule par exemple que l'on doit livrer 1.200 lettres par heure. Mais cela ne tient pas compte de la pause pipi, de la préparation du vélo. Et puis on ne met jamais le même temps. L'ordinateur estime que je dois partir à neuf heures. Or, je dois attendre que les autres aient fini de préparer le courrier. Et personne n'a jamais fini à neuf heures ! Ils estiment que le courrier doit être préparé en 20 minutes. Moi, je mets 1h30. Pourtant, je suis sportive, dynamique, je n'ai aucun problème qui me ralentisse ! Les trajets sont calculés par 'Mappy'. Mais cela ne tient pas compte du poids du sac, de la forme physique. Mappy, ça se voit qu'il n'a jamais fait de vélo chargé de courrier !

Vous sentez-vous soutenue par votre direction ?

Pas vraiment… On est constamment en conseil de discipline ! Une fois parce qu'un collègue a signé un recommandé à la demande du client, une fois parce qu'un autre a mis un coussin sur son vélo… C'est même déjà arrivé après qu'un collègue ait apporté une baguette de pain ! Il n'y a plus du tout de contact humain.

C'est pour les vieux de la vieille que c'est le plus dur. Voir un facteur de plus de 40 ans passer en conseil de discipline parce qu'il a signé le recommandé d'un usager qu'il connaissait bien, le voir pleurer, c'est dur… En plus, ils nous mentent ! Quand ils nous disent qu'il n'y a pas de logiciel qui quantifie et pèse les tournées, c’est faux. Il y en a un, il s'appelle "Méthodes".

Attendez-vous des avancées avec les négociations qui s'ouvrent mercredi ?

De la négociation de mardi, je n'attends rien. Avec la direction, on ne parle pas la même langue. Ils veulent juste calmer jeu car ils ont mauvaise presse en ce moment. Leur but est de se servir de l'image positive du postier pour vendre des services et des timbres. Mais on n'a pas le temps de faire de relation client. Quand j'arrive dans une entreprise, qu'il est 12h30, qu'il n'y a personne dans les locaux, comment vous voulez que je vende des timbres !


La direction prend le problème "avec beaucoup de sérieux". Du côté de la direction, on assure prendre le malaise des troupes à bras le corps. Contacté par Europe 1, le groupe dit avoir pris connaissance de la lettre des cabinets d'experts "avec beaucoup de sérieux". "C'est vrai qu'il y a une transformation actuellement en cours. Mais nous mettons également en place beaucoup de garanties", fait-on valoir à La Poste. "Il y a des règles internes qui nous interdisent toute réorganisation à moins de deux ans d'intervalles. On ne propose aucun changement de métier forcé, ni aucune mutation géographique forcée dans un rayon de plus de 30 kms. Enfin, nous nous sommes engagés à ne faire aucun plan de départ", martèle l'entreprise. "On examine à chaque fois la situation personnelle des personnes. Pour chaque tournée de facteur, on ajuste avec lui le temps nécessaire à l'accomplissement de sa mission. S'il fait des heures supplémentaires, elles sont payées. On s'adapte en fonction de l'âge du facteur", énumère-t-on.

Les négociations qui commencent mardi seront l'occasion de mettre tous les problèmes sur la table. La direction promet notamment de porter une attention  toute particulière aux objectifs de durée des missions, afin de permettre aux postiers d'avoir plus de temps pour mettre davantage d'humain dans leur travail.