Vaccins : le malaise des médecins face à leurs patients

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Vaccins : le malaise des médecins face à leurs patients
@ PHILIPPE HUGUEN / AFP
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Deux généralistes sur trois considèrent que le temps passé à convaincre les patients est un "frein" pour leur travail. Comment en est-on arrivé là ? 

Un Français sur quatre se dit méfiant vis-à-vis des vaccins, selon une récente étude de la London School of Hygiene and Tropical Medicine. Et pour convaincre les patients de se faire vacciner ou de faire vacciner leurs enfants, les médecins généralistes sont en première ligne. Plus de 50% des enfants ont en effet été vaccinés par un généraliste, d'après une étude publiée jeudi par la Société française de médecine générale (SFMG). Mais il n'est pas toujours facile pour un généraliste de convaincre ses patients.

A en croire le rapport de la SFMG, pour deux généralistes sur trois, "le temps nécessaire pour suivre, aborder et expliquer le vaccin au patient lors d’une consultation est un frein" pour leur travail. Pour la moitié d'entre eux, "les idées préconçues des patients sont des facteurs défavorables, en particulier lorsqu’il s’agit de vacciner contre la grippe ou le papillomavirus", poursuit le sondage. Parfois, même, cette méfiance pousse les médecins à délaisser certains vaccins, qu'ils jugent moins prioritaires. "Parce que les consultations durent déjà 30 à 40 minutes avec un bébé et que j’explique déjà les autres vaccins […] Je n'ai pas envie de passer encore du temps sur la coqueluche", témoigne ainsi un généraliste dans le rapport du SFMG. Mais comment expliquer cette défiance ?

Les patients se disent : 'ce n'est pas parce qu'ils le recommandent que c'est vrai !'

Les atermoiements des autorités sanitaires publiques sont souvent pointés du doigt. Un médecin généraliste sur trois considère en effet que les informations véhiculées par les pouvoirs publics "constituent un frein" pour expliquer aux patients l'importance des médecins. Et notamment les modifications annuelles apportées au calendrier vaccinal, fixé chaque année par le ministère de la Santé et le Haut conseil de la sante publique. Ce calendrier fixe les dates des vaccinations obligatoires (diphtérie, tétanos, polio et fièvre jaune) et des recommandés (Tuberculose, coqueluche, rubéole, rougeole, oreillons, varicelle, grippe, hépatite B, pneumocoque, méningocoque C, papillomavirus humains…).

Pour 70% des généralistes, ce calendrier est utile. Mais il change bien trop souvent, ce qui égratigne la confiance de certains patients face aux médecins qui appliquent ces recommandations. "Comment expliquer au parent qui vient avec son troisième enfant que, là  où vous recommandiez trois piqures puis un rappel, maintenant ce sera juste deux et pas de rappel !", résume le docteur Luc Martinez, Vice-président de la SFMG, cité par Le Parisien. "Il faut que l'on puisse avoir confiance dans un organisme de recommandation, que je souhaite le plus indépendant possible. En ce moment, c’est un peu compliqué d’avoir confiance. […] On fait de la médecine au doigt mouillé et on fait chacun selon sa norme intime et la norme intime ce n’est pas de la santé publique", déplore un autre patient cité par l'étude, qui a rendu anonyme tous ses témoignages.

Selon les médecins interrogés par le rapport, c'est le vaccin contre l'hépatite B qui a fait le plus de ravage dans la confiance des patients envers leurs médecins. Dans les années 90, ce vaccin avait été l'objet de vastes campagnes de communication, pour vacciner les tous petits ou dans tous les collèges de France. Mais les pouvoirs publics ont fini par faire marche-arrière, ne le recommandant désormais plus que pour les personnes à risque.

"On nous avait incité très lourdement à vacciner puis après, on a dit 'ah non, les médecins généralistes ne sont pas bons, on va faire faire ça par les médecins scolaires'. Et après, le ministre de la Santé a arrêté", se souvient un médecin cité par le rapport. "Pour moi, ça a été le coup de bambou qui fait que les recommandations pour moi deviennent aléatoires ! Les patients se disent : 'ce n'est pas parce qu'ils le recommandent que c'est vrai !' Il y a eu une cassure très franche", poursuit un autre. "Le vaccin qui a probablement laissé le plus de traces dans la tête des gens, c'est le vaccin contre l'hépatite B", renchérit un troisième.

J’ai l’impression d’être manipulé

Dans une moindre mesure, le vaccin contre la tuberculose (BCG) a lui aussi laissé des traces. Obligatoire pendant longtemps, il n'est plus recommandé que dans certains cas aujourd'hui. "Ce vaccin, soit il sert à quelque chose donc on ne discute pas, on le propose à tout le monde. Soit il ne sert à rien, on ne le propose à personne", s'énerve ainsi un médecin cité par la SFMG. "On nous dit : 'en fin de compte, ce n'est pas si efficace que ça, on ne sait pas si c'est vraiment obligatoire ou pas'", déplore un deuxième, réclamant une "information claire".

On peut citer, enfin, le vaccin contre le pneumocoque, une bactérie susceptible de provoquer des pneumonies. Ce dernier est aujourd'hui recommandé pour tout le monde. Mais ça n'a pas toujours été le cas. "J’ai l’impression d’être manipulé. Je suis abonné au BEH (Bulletin épidémiologique hebdomadaire, publié par L’Agence nationale de santé publique). Au début, on vous dit 'c'est à réserver aux gens qui sont immunodéficients, les dératés, les drépanocytaires. Trois numéros du BEH plus tard, on étend ça aux collectivités d’enfance sans apporter d’argument supplémentaire. Trois numéros plus tard on dit 'allez hop, c'est pour tout le monde !", témoigne encore un généraliste, qui n'hésite pas à parler de "pression" ressentie face aux patients.

Face à ces flous dans l'information et à la résistance de leurs patients, les médecins sont parfois eux-mêmes tentés de baisser les bras. En effet, un quart d'entre eux déclare ne pas insister face à des patients réticents face à la vaccination. Un médecin généraliste sur dix se dit même "neutre, réticent voire défavorable à la vaccination", particulièrement lorsqu'il s'agit des vaccins contre le papillomavirus (HPV) et le pneumocoque. Un quart, en effet, conteste la légitimité de leur présence dans le calendrier vaccinal (27,7% pour le HPV, 22,4% pour le pneumocoque).