Levothyrox : médecins et pharmaciens face à la "pression des patients"

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Alors que les stocks de l’ancienne formule du médicament fondent comme neige au soleil, les professionnels de santé sont en première ligne face au désarroi des patients. 

Le retour très attendu de l'ancienne formule du Lévothyrox ne s'est pas passé partout comme prévu. Près de la moitié des 130.000 boîtes d’Euthyrox - le nouveau nom de l’ancienne formule de ce médicament contre les dysfonctionnements de la thyroïde - ont été vendues en deux jours. Ce jeudi, une partie des pharmacies françaises sont en rupture de stock. Et le laboratoire Merck a annoncé l’acheminement de 60.000 boites supplémentaires entre jeudi et vendredi. Comment expliquer cette situation, trois jours seulement après le retour en pharmacie de l’ancienne formule ? Accusés de faire de la sur-prescription par les pharmaciens, les médecins alertent sur "la pression" qu’ils subissent de la part des patients.

Les pharmaciens face "au ras-le bol"

Depuis le retour en France, en début de semaine, de l’ancienne formule du Levothyrox, désormais baptisée Euthyrox, les pharmacies ne désemplissent pas. Et elles ne parviennent pas à contenter tout le monde. "Nous, on a eu sept boîtes pour à peu près 300 patients, mais j'ai des confrères qui n'en ont eu aucune", témoigne pour Europe 1 Olivier Charrier, pharmacien installé à Bordeaux. "On m'a accusé il y a quelques temps d'être de mèche avec les médecins, avec les laboratoires, de cacher la vérité. On nous demande de mettre de côté, si on ne le fait pas, on nous accuse de meurtrier. C'est aussi une des raisons du ras-le-bol, on a dû faire face à tellement d’agressions verbales !", poursuit-il.

Ce ras-de-marée dans les pharmacies peut s'expliquer par la délivrance d'ordonnances même aux patients qui ne présentaient pas d'effets secondaires graves, selon Gilles Bonnefond, président de l'Union des syndicats de pharmaciens : "On s'aperçoit que la pression a été très forte et que la prescription s'est fait pratiquement en première intention alors qu'elle devait être en dernière intention."



En clair, d’après lui, les médecins auraient trop tendance à prescrire l’ancienne formule aux patients. Et ce alors que l’ANSM, le gendarme français du médicament, ne demande de la prescrire qu’en cas d’intolérance avérée à la nouvelle et de symptômes persistants (crampes, maux de tête, vertiges, perte de cheveux). Pour les autorités sanitaires françaises, en effet, la plupart des effets secondaires constatés sont dus à un problème de dosage.

La nouvelle formule ne contenant pas la même dose de lévothyroxine, le principe actif du Levothyrox, le médecin doit réajuster le dosage prescrit avant d’orienter son patient vers l’ancienne formule. En France, seuls 9.000 patients auraient une réelle intolérance aux excipients contenus dans la nouvelle version  du Levothyrox : le mannitol (un édulcorant) et l’acide citrique (un conservateur). Si seuls ces 9.000 patients effectuaient un retour à l’ancienne formule, les 190.000 boites acheminées depuis l’Allemagne suffiraient largement, selon l’ANSM.

Les médecins "face à la défiance, aux propos complotistes"

Le problème, selon les médecins, c’est que les patients ne sont pas toujours informés, ou disposés, à réajuster leur dosage. Souvent, ils préfèrent directement demander l’ancienne formule. "On subit pas mal de pression. Et ceux qui nous demandent le plus l'ancienne formule ne sont pas forcément ceux qui en ont le plus besoin. Ce sont les plus inquiets", regrette Jacques Battistoni, vice-président de MG France, contacté par Europe 1. Selon le principal syndicat de généralistes, dès lundi matin, première journée du retour de l’ancienne formule en pharmacie, il y avait déjà plus de demandes de patients que de stock disponible.



"Chaque jour, on reçoit entre deux et trois demandes de la part des patients. Les médecins sont constamment obligés d’expliquer que dans certains cas, il suffit juste de faire un nouveau dosage. Mais le message des autorités sanitaires n’est pas vraiment passé", selon Jacques Battistoni. "Lundi dernier, dès le matin, j’ai dû prescrire l’ancienne formule à deux patients. Ils ne m’avaient pas laissé le choix… Soit j’acceptais, soit ça allait mal se passer. C’était pourtant des patients que je connaissais depuis longtemps", poursuit le médecin, qui assure que cette situation "n’est pas un cas isolé". "Tout cela alimente un climat de défiance. Les patients nous disent qu’on leur cache des choses, ils tiennent des propos complotistes", martèle-t-il.

Les autorités se veulent rassurantes

Ce qui agace patients, pharmaciens et médecins, c’est aussi le silence de l’Agence nationale de sécurité du médicament et du gouvernement. Les autorités françaises continuent, pour l’heure, d’assurer qu’il n’y aura pas de pénurie, notamment grâce à l’arrivée de 60.000 boites supplémentaires. "Dès la 2e quinzaine d'octobre, les patients auront du Levothyrox d'autres marques (ndlr : médicaments à base du même principe actif, la lévothyroxine) – qui ne s'appellera pas Levothyrox – mais je rappelle à tous les Français que la nouvelle formule est meilleure et plus stable", a déclaré mercredi la ministre de la Santé Agnès Buzyn à la presse.

Pas sûr, toutefois, que ce message passe sur le terrain. "Il y a encore un énorme travail d’information à faire de la part des autorités. Car pour l’heure, c’est encore les généralistes qui doivent gérer. On le fait. Mais on s’en passerait bien", conclut Jacques Battistoni.