Les bactéries de notre intestin impactent-elles notre santé mentale ?

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Les bactéries de notre intestin impactent-elles notre santé mentale ?
E.Coli, la bactérie la plus présente dans l'intestin. @ Domaine public / Wikipedia
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Dépression, sommeil, autisme, trisomie… La recherche avance (à petits pas) pour établir un lien entre la flore intestinale et le cerveau. 

Quelque 100.000 milliards de bactéries peuplent notre intestin. Et chacun d’entre nous dispose d’une flore intestinale différente. Cette armée innombrable joue un rôle considérable sur notre santé, participant au bon fonctionnement de notre organisme… mais très probablement aussi de notre cerveau. Depuis plus de dix ans, le lien entre ce "microbiote intestinal" et notre santé mentale fait l’objet de nombreuses études, qui ne devraient pas tarder à porter leur fruit. Le 11 janvier dernier, par exemple, des chercheurs australiens ont émis l’hypothèse que le régime méditerranéen pouvait avoir un effet sur cette flore bactérienne… et ainsi contribuer à lutter contre la dépression. Si ce test, comme beaucoup d’autres, doit encore être complété, il témoigne une nouvelle fois du dynamisme de la recherche en la matière.

>> Mais où en sont vraiment les travaux sur ce microbiote de l'intestin en matière de santé mentale ? 

  • Quelques études pionnières…

Elles servent à convertir les aliments en énergie, à synthétiser des vitamines ou encore participent à la maturation du système immunitaire : les milliards de bactéries qui composent l’intestin jouent un rôle essentiel pour l’organisme. Et depuis quelques décennies, les chercheurs étudient également leur impact sur le comportement.

"Cette hypothèse improbable n’aurait pas vu le jour sans les travaux pionniers (2004) de Nobuyuki Sudo, de l’université de Kyushu (Japon). L’équipe japonaise a démontré que des souris axéniques (dépourvus de microbiote) sont plus stressées que la normale et ‘suractivent’ l’axe du stress. Inédit ! La piste ‘microbiote-cerveau’ était lancée", raconte le magazine Sciences et avenir, dans son numéro de septembre dernier.

Quelques années plus tard, le professeur canadien Stephen Collins et ses équipes vont encore plus loin. Ils ont traité des souris avec des antibiotiques susceptibles de tuer certaines bactéries de la flore intestinale. Résultat : les souris ont adopté un comportement anxieux anormal et ont connu une modification de leur taux de BNDF, une protéine intervenant sur la croissance et la survie des neurones. Une fois le traitement arrêté, ces symptômes disparaissaient. Un peu plus tard encore, la même équipe réalisait une expérience encore plus surprenante : ils ont fait un transfert de microbiote entre un groupe de souris défini comme curieux et intrépide et un autre composé de rongeurs timides, hésitants et peureux. Résultat : les comportements des deux groupes se sont totalement inversés !

Depuis, plusieurs études sur des souris sont parvenues à des conclusions similaires. En 2012, des chercheurs de l'University College Cork, en Irlande, ont également émis l’hypothèse que les bactéries de la flore intestinale régulent le taux de sérotonine et d'acide γ-aminobutyrique (Gaba), deux neurotransmetteurs intervenant dans le contrôle de l’humeur. Une injection de certaines bactéries permettrait alors de réguler l’humeur des rongeurs, et de diminuer leur risque de tomber en dépression.

  • … Et encore beaucoup de choses à découvrir !

Toutes ces études ne font pas consensus et doivent encore être confirmées, notamment sur l’homme. Pour l’heure, peu de tests ont été effectués sur l’humain. Concernant la dépression, il n’y en a eu qu’un seul, en 2014, en Norvège : les échantillons fécaux de 37 patients dépressifs examinés contenaient une flore bactérienne anormale (davantage de bactéries du groupe des Bacteroidetes et moins de celui des Lachnospiraceae). Mais l’étude ne dit pas s’il s’agit de la cause ou de la conséquence de la dépression.

Le même flou perdure autour de troubles mentaux plus sévères. Au début des années 2000, une équipe londonienne constatait que certains symptômes prêtés à l’autisme régressaient après un traitement antibiotique, et reprenaient après l’arrêt des traitements. Aujourd’hui, les chercheurs sont quasi-unanimes pour dire que les autistes souffrent d’un taux élevé de troubles digestifs. Mais le lien de cause à effet entre l’intestin et la pathologie reste à établir.

Chez certains schizophrènes qui ne répondent pas aux traitements habituels, des chercheurs ont aussi constaté des marqueurs anormaux dans le sang. Leur tube digestif n’est plus imperméable et laisse passer des molécules dans le sang. Leur microbiote est-il déséquilibré ? C’est ce que tentent de découvrir par exemple les équipes du psychiatre Guillaume Fond, à Saint Mandé, en région parisienne. Une équipe finlandaise creuse enfin une piste concernant la maladie de Parkinson : partant du constat que de nombreux malades connaissent des troubles intestinaux dix ou quinze ans avant leurs troubles mentaux, les chercheurs tentent d’établir un lien entre les deux.

En outre, si lien il y a entre bactéries et troubles, il reste encore à découvrir lesquelles de ces 100.000 milliards de bactéries qui peuplent l’intestin sont responsables des troubles du comportement. L’Institut Pasteur de Paris a lancé en 2015 le programme "Microbiote et cerveau", réunissant des neuroscientifiques, des microbiologistes ou encore des immunologistes. Et ils ont déjà découvert qu’une protéine, la NOD2, se trouvait à la fois dans le cerveau et sur certaines bactéries de l’intestin chez des souris atteintes de troubles de l’humeur et du sommeil. Or, cette protéine existe aussi chez l’homme et les chercheurs tentent de percer leur éventuel rôle dans la dépression, voire les troubles bipolaires. Une piste en or qui sera creusée pendant encore de longues années.


Comment prendre soin de sa flore intestinale ? La recherche en est encore au stade embryonnaire, mais les chercheurs sont tout de même unanimes pour inciter à adopter une hygiène de vie qui respecte la flore intestinale. Certains aliments, comme le yaourt, le fromage, la choucroute, l’ail, l’artichaut ou même le salami et le kéfir (une boisson issue de la fermentation de lait) sont reconnus pour leurs bienfaits sur notre microbiote (à condition de ne pas y être intolérant). Vous pouvez également compléter votre repas par des probiotiques (des bactéries bénéfiques) ou des prébiotiques (des fibres qui stimulent vos propres bactéries bénéfiques) que l’on peut se procurer en complément alimentaire dans une pharmacie ou dans des magasins bio. En gardant toujours en tête que cela ne remplacera pas un traitement traditionnel, et que le meilleur interlocuteur pour prendre soin de votre intestin reste votre médecin.