Grippe : une crise évitable ?

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Grippe : une crise évitable ?
Le bilan de l'épidémie, qui devrait atteindre son pic la semaine prochaine, sera "probablement lourd" cette année, a averti mercredi Marisol Touraine.@ PHILIPPE LOPEZ / AFP
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L'épidémie de grippe qui sévit sur la France met les hôpitaux à genoux. Une situation que certains redoutaient déjà depuis plusieurs semaines.

Quand les Français ont la grippe, c'est l'hôpital qui a de la fièvre. Des brancards alignés dans les couloirs, des médecins et infirmiers rappelés de congés, des services d'urgences saturés… L'épidémie qui touche le pays prend des proportions inquiétantes. Cette crise était-elle pour autant inévitable ?

  • Le virus a-t-il été sous-estimé ?

Mercredi matin, la ministre de la Santé a prévenu : le bilan de l'épidémie de grippe sera "probablement lourd, puisque le nombre de personnes malades est particulièrement important". Le pic national devrait ainsi être atteint la semaine prochaine, selon l'agence Santé publique France. Comme en 2015, le gouvernement n'a donc pas attendu le dernier moment pour alerter de la gravité de la situation.

Entendu sur Europe 1
On est sur une année particulièrement dure avec une grippe qui est particulièrement sévère.

"Il semblerait qu'on est sur une année particulièrement dure avec une grippe qui est particulièrement sévère", s'inquiète Frédéric Valletoux, président de la Fédération hospitalière de France. Les plus touchés sont les séniors (+65 ans), qui dépassent déjà cette année de 21% le nombre de cas attendus pour cette tranche d'âge, selon SOS Médecins, soit 13% de plus qu'il y a deux ans, où l'épidémie avait déjà été très virulente.

Mais si l'année est "dure", elle n'est pas exceptionnelle, selon Christian Prudhomme, médecin urgentiste et porte-parole de l'Association des médecins urgentistes de France (AMUF) : "Une épidémie de grippe, c'est chaque hiver. Une épidémie de grippe sévère, c'est tous les quatre ou cinq ans". Pour résumer, les conséquences du virus auraient pu être davantage anticipées.

Certes, cette année, la grippe a fait son apparition dès la mi-décembre en Bretagne et en Île-de-France notamment, quand le seuil épidémique est habituellement attendu au début de l'année, mais le vaccin était lui disponible dès le début du mois d'octobre.

  • La vaccination a-t-elle été suffisamment encouragée ?

Les mesures incitatives n'ont pas été "suffisantes", "il faut passer à un cran supérieur", a reconnu mercredi le Pr Benoît Vallet, qui pilote la direction générale de la santé du ministère de la Santé, à propos de la vaccination des médecins et autres infirmiers. Il faut "réfléchir" à la rendre obligatoire, a-t-il lancé. Selon les estimations, seulement 25% à 30% des soignants se font vacciner contre la grippe chaque année. Le personnel des maisons de retraite, où l'épidémie fait des ravages, n'a quant à lui plus l'obligation de le faire depuis 2006.

La très grande majorité des virus grippaux observés sont de type A (H3N2), proches ou identiques à l'une des souches contenues dans le vaccin de cette année, ce qui rend donc ce dernier beaucoup plus adapté à la situation qu'il y a deux ans. Mais son efficacité reste d'environ 70 % chez les enfants et les adultes de moins de 50 ans, chutant même à environ 35-40% chez les personnes âgées, en raison d'un vieillissement du système immunitaire. En comparaison, il est moins protecteur que celui contre l'hépatite B ou le cancer du col de l'utérus, dont l'efficacité atteint plus de 90%. Moins efficace, mais tout aussi utile.

Car de l'avis de tous les professionnels, il reste la meilleure solution pour lutter contre la grippe. Le problème, selon notre consultant santé Gérald Kierzek, c'est surtout que "les patients n'y croient plus". Selon le baromètre annuel LEEM/IPSOS, datant d'octobre 2016, une majorité de Français fait aujourd'hui davantage confiance à l'homéopathie (73%) qu'aux vaccins (69%). Et ce malgré les appels répétés de la ministre de la Santé en faveur de la vaccination. "Il y a une décrédibilisation de la campagne de santé publique. Marisol Touraine a lancé un débat sur la question (en janvier 2016, sur la pertinence ou non de maintenir une distinction entre vaccins obligatoires et recommandés, ndlr). Cela a mis le doute dans l'esprit des gens", estime le médecin urgentiste, qui pointe du doigt "un message de santé publique brouillé".

  • Des défaillances structurelles plus que conjoncturelles ?

Si les hôpitaux sont débordés, "ce n'est pas lié à la grippe", avance Gérald Kierzek. "Cela fait quelques jours qu'on alerte sur la situation. On voit bien que les capacités hospitalières sont dépassées, pour une simple épidémie de grippe qui n'est pas plus virulente que les autres années", constate l'urgentiste avec gravité.

Entendu sur Europe 1
Certaines morts sont dues au dysfonctionnement du système de santé.

"Là, ce qui est catastrophique, c'est qu'il y a des gens qui arrivent à l'hôpital et qui restent sur des brancards, qui ne sont pas hospitalisés dans des conditions et des délais normaux", dénonce également Christian Prudhomme. "Quand on est une personne, en particulier une personne âgée atteinte de plusieurs maladies (12% des personnes hospitalisées ont entre 65 et 79 ans et 70% ont 80 ans ou plus, ndlr), et qu'on reste sur un brancard pendant 12 à 24 heures en attendant un lit, il y a une mortalité qui augmente jusqu'à +30%. Certaines morts sont dues au dysfonctionnement du système de santé", assure le porte-parole de l'AMUF, qui voit donc dans la situation actuelle les conséquences d'une politique gouvernementale inadaptée "depuis 30 ans".

La durée moyenne d'hospitalisation pour grippe étant de 10 à 15 jours, l'enjeu est bel et bien "de garantir qu'il y a des lits d'hospitalisation disponibles" pour les nouveaux patients, a expliqué la ministre de la Santé mercredi. Trop tard, diront certains. Mieux vaut tard que jamais, répondront d'autres. 142 hôpitaux sur les 850 du pays se sont déclarés "établissement de santé en tension", un dispositif qui permet d'ajouter des lits d'hospitalisation, de rappeler du personnel soignant en congé ou de déprogrammer des soins et des opérations non urgentes. Certains établissements ont déjà utilisé cette dernière possibilité, mais Marisol Touraine les a incités mercredi à le faire davantage "si nécessaire". Il y a trois jours, ces hôpitaux "en tension" n'étaient que 86, a précisé le ministère. Trois hôpitaux - Troyes (Aube), Firminy (Loire) et Sens (Yonne) - ont même déclenché le "plan blanc", un cran supplémentaire réservé aux urgences sanitaires qui dépassent les capacités de réponse d'un hôpital.

  • Faut-il s'inquiéter pour les jours à venir ?

Le nombre de personnes qui ont consulté leur médecin pour des symptômes grippaux a continué à augmenter la semaine dernière, atteignant 395 pour 100.000 habitants, contre 326 la semaine précédente, selon le bulletin hebdomadaire de Santé publique France, publié mercredi. Le nombre de passages aux urgences liés à la grippe a en revanche commencé à diminuer (4.788 contre 5.745), tout comme les hospitalisations (787 contre 1.035).

Mais les professionnels du secteur ne cachent pas leur inquiétude, alors que le pic national devrait être atteint la semaine prochaine. "Il y a eu une surmortalité de 18.000 morts durant l'hiver 2014-2015. J'ai bien peur qu'on soit chaque année sur ces types de chiffres", s'inquiète Gérald Kierzek.

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Ce sera peut-être la gastro-entérite dans quelques semaines, la canicule dans quelques mois.

Si la ministre a semble-t-il compris la nécessité de dégager des lits, le médecin avoue être préoccupé "non seulement pour cette crise-là, mais pour toutes celles qui arrivent également. Ce sera peut-être la gastro-entérite dans quelques semaines, la canicule dans quelques mois", craint-il. "Il ne faut pas s'étonner qu'on ait une mortalité en hausse. Et ce n'est pas Ebola. Imaginez seulement si on avait cette épidémie de grippe en plus d'un attentat et d'Ebola…". Et de rappeler qu'il est toujours possible de se faire vacciner contre la grippe jusqu'au 31 janvier, à défaut de l'avoir prévu plus tôt.