"Michel Rocard, 1000 idées de réformes"

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Michèle Cotta et Robert Namias évoquent Michel Rocard après la disparition de l'ancien Premier ministre. Découvrez l'homme derrière la fonction.

Wendy Bouchard : Comme journalistes vous avez suivi les pas de Michel Rocard pendant des années, dites-nous ce qu'il avait de différent ?

Michèle Cotta : Une conviction. Il faut commencer par là, car nous passons notre temps à répéter que les hommes politiques n'ont pas de convictions. Lui il en avait une. On se demande toujours s'il a raté sa vie politique parce qu'il n'a pas pu être président de la République, moi je dirais qu'il l'a accomplie car le "rocardisme" restera. Il a inspiré des générations derrière lui, et pourtant il ne fut pas tonitruant. Il essayait de parler aussi vite qu'il pensait, ce qui donnait parfois des phrases saccadées. Il avait dans la tête 1000 idées de réformes, parfois cela passait, parfois non. 

Robert Namias : Trois choses qui l'ont construit et qui l'expliquent. Premièrement il était protestant. C'est une culture de la rigueur, du refus du cynisme et de l'honnêteté, y compris en politique. Deuxièmement, c'était un grand amateur de voile, qui est une école du "collectif" et de la "solitude" en même temps. Lorsque vous êtes sur un bateau vous pouvez dirigez un équipage comme vous sentir très seul comme capitaine. Troisièmement, son père était l'un des scientifiques qui mirent au point la bombe nucléaire française. Rocard a refusé de devenir le scientifique qu'était son père et d'ailleurs lorsqu'il a déclaré à son père qu'il ferait Sciences Po, celui-ci était outré : "mais comment tu ne fais pas Polytechnique ?" En même temps ce père lui a appris le réalisme. Au fond, dans son rapport au nucléaire et de la défense du pays, il a très vite adopté des positions pragmatiques. 

Michèle Cotta : La construction par le refus du père est très importante, car cette figure était très méprisante envers la politique. Lorsqu'on choisit cette vocation que votre père méprise, on se construit forcément contre lui. Il a commencé du côté de la Gauche du PS, au PSU qui était né de la guerre d'Algérie. Le quatrième aspect de la formation de Michel Rocard est la guerre d'Algérie et son opposition au PS de Guy Mollet, considéré comme à Droite car en guerre en Algérie. Cette opposition est fondatrice car elle explique les divergences profondes avec François Mitterrand plus tard. Toute une génération de Gauche s'est fondée à ce moment, à laquelle appartient aujourd'hui quelqu'un comme Manuel Valls par exemple. Il est important de voir comment il s'est fondé sur un double "non" : à la guerre d'Algérie et à cette figure paternelle. C'est ça qui a fait de lui un personnage aussi visionnaire et important pour l'Histoire.

Robert Namias : "Non" à la SFIO, ce qui n'est pas rien ! Cet ancêtre du PS incarné par Guy Mollet, celui qui devint la figure même du "renégat", en contredisant en permanence par ses actes ce qu'il avait annoncé. Rocard qui était un jeune socialiste a très vite quitté la SFIO pour fonder le PSU avec d'autres. Rocard c'est d'abord la Gauche morale, intellectuelle et éthique. Il était certes pour l'indépendance de l'Algérie et contre la guerre au Vietnam, mais c'était surtout une Gauche qui se voulait proche du peuple. Toute sa politique au fond consista à tenter de concilier une politique économique social-démocrate et tout en restant de Gauche. Le RMI accompagne par exemple une politique économique social-démocrate réaliste.

Michèle Cotta : Rocard commence à la gauche de la Gauche, puis Mitterrand le double en fondant l'Union de la Gauche. Il faut se rappeler qu'il y avait à l'époque un anti-communisme assez profond au PS. Pour les partisans de Rocard, l'union entre les socialistes et les communistes était contre nature. Il a eu du mal à se faire à cette alliance, car il pensait qu'elle apportait un programme économique dépassé. Pour lui les nationalisations étaient ridicules. Il est donc passé de la gauche de la Gauche à la droite du PS. On voit bien qu'aujourd'hui encore se pose toujours le problème de concilier la gauche de la Gauche - les avancées sociales - et la social-démocratie. 

Wendy Bouchard : Michel Rocard c'était aussi "le Pacificateur"...

Michèle Cotta : Oui c'est la plus belle image qu'il voulait garder de sa vie politique, celle d'un "décolonisateur" qui faisait sortir d'un coup le pays de la crise avec la Polynésie grâce aux accords de Matignon.

Robert Namias : Ce qu'il a apporté à la Gauche à son époque et finalement ce qui lui manque aujourd'hui pour un François Hollande ou un Manuel Valls : concilier le réalisme économique avec une vraie pensée de Gauche. 

Michèle Cotta : Ce qui est intéressant c'est son héritage politique. Je suis tombée hier sur le livre de Mélenchon sur Rocard (Rocard, le rendez-vous manqué, 1994), où il y écrit : "à l'époque tout le monde était à Gauche, même si c'était la Social-Démocratie..." C'est un peu vu d'une manière idéale car les deux Gauches se battaient beaucoup. On a pu constater au congrès de Metz que Mitterrand et Rocard incarnaient vraiment deux visions du socialisme. Là où l'expérience  Rocard-Mitterrand ne s'est pas reproduite c'est qu'au-delà de leurs oppositions ils étaient très complémentaires. On s'amuse à les opposer mais au fond ils avaient tout pour être ensembles. Ces trois ans où Rocart était à Matignon alors que Mitterrand occupait l'Elysée, resteront comme très importantes dans l'Histoire de la Gauche. 

Wendy Bouchard : Michel Rocard était-il un homme au-dessus de son parti ? D'où l'image d'un "sage" qui règne au sein de la classe politique lorsqu'on évoque son nom ? 

Robert Namias : Il y a eu Jaurès, Blum, incontestablement Mendès, il y a eu Mitterrand... et il y a Rocard. Valls disait hier "Je suis orphelin" mais c'est toute la Gauche qui est orpheline de la figure qu'incarnait Rocard.

Michèle Cotta : C'est pour ça que le mitterrandisme est bel et bien fini. On en a terminé avec l'époque où la Gauche se reconnaissait à la fois dans l'Union de la Gauche et la Gauche moderne incarnée par Rocard.