Les petits arrangements des politiques avec le revenu universel

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Les petits arrangements des politiques avec le revenu universel
Manuel Valls prône un revenu universel...qui n'est pas universel.@ NICOLAS TUCAT / AFP
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Si, à droite comme à gauche, beaucoup brandissent l'idée d'un revenu universel garanti, certains en dévoient complètement le principe. 

Le sujet s'impose comme l'un de ceux qui vont animer la campagne des primaires, puis de la présidentielle. Le revenu universel fait son apparition dans de plus en plus de programmes de candidats, officiels ou potentiels, aux élections à venir. Ces derniers s'inspirent notamment des initiatives finlandaises et néerlandaises. Aux Pays-Bas en effet, dans certaines villes, le versement à tous les citoyens d'un revenu d'environ 900 euros mensuels doit bientôt être expérimenté. En France, le dernier politique en date à s'être emparé de cette idée est Manuel Valls, en déplacement en Gironde jeudi. Le Premier ministre a profité de cette visite dans un département qui a lancé une simulation sur le revenu universel pour en défendre le principe.

Une nouvelle piste. "Le progrès social, c'est une invention permanente", a déclaré le chef du gouvernement. "À présent, il faut ouvrir de nouvelles pistes. Le revenu universel, c'est-à-dire une allocation unique, ouverte à tous, à partir de 18 ans, pour remplacer la dizaine de minima sociaux existants, en est une." Ce dispositif aurait l'avantage, souligne le Premier ministre, de simplifier un "système complexe". Si complexe que "35% des bénéficiaires potentiels du RSA n'en font pas la demande". Il profiterait aussi aux "moins de 25 ans, [qui] n'ont pas accès aux minima sociaux".



Un revenu (pas vraiment) universel. Ces déclarations témoignent de la conception que Manuel Valls a du revenu universel : il s'agit pour lui de la fusion des minima sociaux pour créer une subvention unique, comme le suggérait un rapport rédigé par le député socialiste Christophe Sirugue, et rendu au gouvernement en avril dernier. Cette "allocation unique" serait versée, comme les minima sociaux, sous conditions de ressources. Une idée qui, si elle semble effectivement promettre une simplification des aides sociales, reste très éloignée du principe même du revenu universel. Comme son nom l'indique bien, celui-ci est censé être distribué à tous sans distinction. Il est donc cumulable avec toutes les autres formes de revenus, y compris celles issues du travail.

Manuel Valls n'est pas le seul à employer le terme de manière galvaudée. Marie-Noëlle Lienemann, candidate à la primaire de la gauche de gouvernement, inscrit dans ses premières "propositions programmatiques" un "revenu de base universel"…réservé aux jeunes de moins de 28 ans. La sénatrice envisage cependant une généralisation à plus long terme. À droite, Jean-Frédéric Poisson aussi parle de revenu universel, mais "en remplacement de toutes les allocations sociales et familiales", ce qui laisse penser qu'il serait aussi soumis à des conditions de ressource.

Désaccords sur le montant. Certaines personnalités politiques ont, en revanche, repris l'idée du revenu universel sans en contester l'universalité. C'était le cas, par exemple, de Frédéric Lefebvre lorsqu'il pensait encore pouvoir participer à la primaire de la droite, ou encore de Yannick Jadot et Michèle Rivasi, tous deux qualifiés pour le deuxième tour de la primaire écologiste. Candidat à la candidature à gauche, Benoît Hamon, lui aussi, défend ce dispositif. Et à droite, c'est Nathalie Kosciusko-Morizet qui l'a repris à son compte. Mais là où les points de vue divergent, c'est sur le montant de ce revenu universel. Pour NKM, il serait de 470 euros mensuels net. Yannick Jadot comme Benoît Hamon penchent pour une somme similaire, tournant autour de 500 euros. Soit moins que le RSA socle (524 euros), même si certains, comme Benoît Hamon, souhaitent l'augmenter progressivement après sa mise en œuvre.

Des sommes trop faibles pour garantir l'autonomie. Or, l'objectif d'un revenu universel n'est pas seulement de lutter contre la pauvreté en assurant à chacun une somme minimale pour vivre. C'est aussi d'encourager l'autonomie, de "libérer" les individus de l'obligation d'un travail pénible ou insatisfaisant pour les encourager à s'investir autrement dans la société, de manière associative par exemple, ou en créant une entreprise. "Le revenu de base ne vise pas à enterrer le travail. Il permet au contraire de le libérer, d'en faire éclore de nombreuses formes aujourd'hui étouffées", explique ainsi le Mouvement français pour un revenu de base, association qui promeut le revenu universel. Difficile d'imaginer comment un revenu au montant inférieur à celui du RSA peut remplir cet objectif.

Le revenu de base ne vise pas à enterrer le travail. Il permet au contraire de le libérer.

"Entre 800 et 1.000 euros". D'ailleurs, certains politiques l'ont bien compris. "500 euros n'est pas suffisant", a ainsi rappelé l'eurodéputée écologiste Michèle Rivasi, lors du premier débat qui l'opposait aux autres candidats à la primaire EELV, fin septembre. Elle propose plutôt un montant "entre 800 et 1.000 euros" pour que les citoyens deviennent "autonomes et s'émancipent". Exactement les mêmes chiffres que ceux avancés par Frédéric Lefebvre. Si ces montants permettraient effectivement de ne pas dévoyer le revenu universel, ils ont, logiquement, un coût très élevé. Dans une étude publiée en mai, la Fondation Jean Jaurès estimait ainsi qu'un revenu de 750 euros mensuels versé à tous les Français sans condition représenterait 504 milliards d'euros de dépense, soit 24% du PIB. Pour 1.000 euros, cela atteindrait 675 milliards, soit 31% du PIB.

Difficile d'en faire un argument de campagne. Certes, ces dépenses sont censées être compensées de multiples manières –impôts pour les personnes les plus aisées, augmentation du pouvoir d'achat et donc de la consommation, etc. Mais elles restent exorbitantes. Et ne manqueront pas d'être brandies en étendard par les pourfendeurs du revenu universel, qui plus est en période de disette budgétaire. Si tant de personnalités politiques dévoient le revenu universel, il est donc fort à parier que ce n'est pas parce qu'elles n'y comprennent rien. Mais bien parce qu'elles saisissent parfaitement la difficulté d'en faire un argument électoral porteur.