Sylvain Favière, ancien militaire : "Je voyais l'Afghanistan partout. J'ai pété un câble"

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L'interview de Thomas Sotto est une chronique de l'émission Europe 1 Matin
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Alors que l'armée française a perdu deux soldats en Centrafrique, un ancien militaire parle du stress post-traumatique.

Sylvain Favière, ancien militaire parti en mission en Afghanistan en 2008, et auteur de « Ma blessure de guerre invisible » (Ed. Esprit Com’)

Bonjour, Ce matin à 7h45, Europe 1 recevait Sylvain Favière, ancien militaire parti en mission en Afghanistan en 2008, et auteur de « Ma blessure de guerre invisible » (Ed. Esprit Com)  

Ses principales déclarations, au micro de Thomas Sotto :  

39 ans, père de famille. Avant, vous étiez infirmier militaire. Deux théâtres de guerre : la Bosnie et l'Afghanistan. Quand on voit deux de ses camarades tomber, comment on le gère ? 

"Il y a toujours un sentiment de difficulté à gérer ce genre d'événement. D'abord physique, c'est assez difficile mais surtout psychologique : la camaraderie est quelque chose d'important au sein des armées, la cohésion. Quand deux camarades tombent, c'est la communauté entière qui est frappée de plein fouet." 

Face à de tels drames, il n'y avait pas de temps pour les sentiments, pour s'appesantir ? 

"Non, pas immédiatement. Il faut répondre à des actes réflexes, c'est dans la formation initiale du combattant. Il faut assurer la mission. Par la suite après, on peut un petit peu réfléchir, à tête reposée, faire le point." 

C'est à votre retour en France que ça a été très difficile... "

Quand la mission se poursuit, vous êtes dedans donc tout se passe relativement bien. Mais au retour, quand comme moi on se retrouve isolé, les événements ressurgissent, c'est difficile à gérer. Le stress post-traumatique, c'était de l'énervement intempestif, je pétais un câble, je pleurais pour des raisons pas forcément valables, un sentiment d'isolement. En vacances, j'étais tout seul, personne ne s'intéressait à moi, je ne m'intéressais pas aux autres : j'étais encore dans la mission. Et les petites choses qui ressurgissent : les rêves qui font revivre la mission, ou les cauchemars." 

On est aidé par l'armée quand on est militaire de retour chez soi ? 

"On est aidé, à condition de le demander. L'armée vous accueille, vous dit : "Attention, quand vous allez rentrer chez vous..." Aujourd'hui, il y a un sas de décompression, un numéro vert. A l'époque, ça n'existait pas pour moi. Seul, on peut être dans le déni, dans l'incompréhension. On ne sent pas le besoin de demander de l'aide." 

C'est tabou, les larmes du militaire, le craquage ?  

"Oui, je pense que c'est tabou, mais il l'est de moins en moins. Tant mieux ! Quand je pleurais devant ma télé devant un film ou une émotion très plate, je n'avais pas envie d'en parler à mes collègues, j'avais honte." Votre famille encaissait tout ça ? "Mon épouse faisait le tampon entre moi et mes trois filles. J'avais des crises de colère brutales, verbales, très agressives. Elle s'arrangeait pour temporiser ou pour me faire éviter mes filles.

Comment avez-vous guéri ? 

"J'ai dû aller voir quelqu'un. Mon épouse m'y a poussé. J'ai vu un médecin militaire avec qui je travaillais puisque j'étais infirmier. Il m'a demandé si je voulais voir un médecin psychiatre : j'ai dit oui." 

A quoi ressemblaient vos cauchemars ? "

Je rêvais en permanence Afghanistan. Pour moi, toute scène banale du quotidien se passait en Afghanistan, dans la poussière, avec le blindé, avec un casque, le gilet pare-balles. Par deux fois, j'ai vu un homme me tirer dessus. Ça me réveillait brutalement, quand la balle atteignait le gilet pare-balles. J'ai eu la chance d'avoir une thérapie efficace prodiguée par le service de santé des armées. Je n'ai plus ces rêves." 

Beaucoup de vos camarades ont été touchés par les mêmes symptômes ? 

"Au départ, je pensais que c'était assez isolé. Je pensais être seul. C'est pour ça que je n'en parlais pas, que j'avais honte d'en faire cas. Mais quand mon témoignage est sorti, mes camarades qui m'ont soutenu dans cette démarche se sont rendus compte qu'ils avaient les mêmes symptômes. Enormément de monde souffre de ces symptômes, je crois. La difficulté, c'est les reconnaître." 

Quel message pour ceux qui vont rentrer d'Afghanistan, du Mali, de Centrafrique... ?  

"Il faut essayer de reconnaître les signes. S'ils se manifestent : ce n'est pas le bout du monde, il suffit d'en parler. C'est déjà commencer à s'en sortir." 

C'est fini, l'armée ? 

"Non, j'en entends encore parler ! J'ai été désigné sur mon volontariat, je vous l'annonce, pour partir en mission deux mois en Côte d'Ivoire l'été prochain, au sein d'une antenne chirurgicale. Je fais de la réserve opérationnelle."