Moulay Hicham El Alaoui: "Le devoir d'un prince, c'est de se taire. J'ai choisi de parler"

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L'interview de Thomas Sotto est une chronique de l'émission Europe 1 Matin
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Le prince Moulay Hicham El Alaoui, cousin du roi de Maroc et exilé aux Etats-Unis, publie un livre dans lequel il critique vivement le régime de Mohamed VI.

La vie de palais s'est arrêtée pour vous en 1999, à la mort d'Hassan II. Qu'avez-vous dit à Mohammed VI pour qu'il vous mette sur la touche ? "J'étais déjà sur la touche politiquement et protocolairement. J'avais des relations étroites avec mon oncle à la fin de sa vie mais j'étais déjà hors du palais depuis un moment. Sans doute que je parlais trop, je chantais avant la musique... Dans cette région du monde, un prince a un devoir de réserve : moi j'ai choisi d'être un intellectuel, indépendant, qui dit son opinion. C'était un prix à accepter." Un prince ne doit jamais critiquer, jamais avoir un avis différent du roi : c'est ça le Maroc ? "C'est le cas dans un peu toutes les monarchies : mais au Maroc, c'est la règle" Vous regrettez la vie de palais ? "Je regrette beaucoup ma famille, ne plus avoir les mêmes contacts avec eux. Mohammed VI ? Tout le monde compris. Nous marocains sommes des communautaires ! J'ai été obligé, j'ai dû faire avec." Que faut-il changer d'urgence au Maroc ? "Ce qui ne va pas, c'est essentiellement la coexistence de deux systèmes. Un système traditionnel politique qui est supplanté par une armature traditionnelle. La monarchie de droit divin ? C'est plus compliqué, la monarchie de droit divin vient d'Europe. Nous avons la monarchie de droit divin et le despotisme oriental qui ont fusionné et qui coexistent à côté d'institutions qui aspirent à la démocratie. Qui perd dans ce système ? Le Maroc, les marocains et la monarchie : à terme, ce système n'est pas soutenable et il y aura une crise ouverte." La monarchie est condamnée au Maroc ? "Pas du tout, a priori non. Je pense qu'elle a un rôle à jouer, qu'elle est enracinée dans la culture marocaine. Mais un passage à la monarchie constitutionnelle à l'européenne... Un peu comme l'Angleterre ou l'Espagne à notre manière, avec discussion, débat..." On a senti un souffle de démocratie avec Mohammed VI. Vous parlez de rendez-vous raté avec l'Histoire... "C'est un grand gâchis du point de vue des institutions !" Le Maroc est un des rares pays stables de la région... C'est compliqué en Tunisie, Egypte, Libye... "Je rappelle que la Tunisie, ce n'est pas compliqué, elle est en voie de réussir sa transition ! On dit que c'est stable jusqu'au jour où il y a un problème, et ensuite on se dit qu'on n'avait pas vu quelque chose... Le régime du Chah d'Iran était très stable jusqu'en 1979..." Vous comparez le Maroc de 2014 au Chah d'Iran ? "Non, je compare les effets d'optique, le sentiment de fausse stabilité ! Beaucoup de choses sont à la surface : les diplomates, les journalistes complaisants, ne veulent pas gratter… Après tout, ça présente une vitrine présentable..." La révolution est à venir ? "Non, ce que je dis, c'est que ce système khalifal traditionnel est à terme condamné à l'échec." Vous avez quitté le Maroc volontairement en 2002. Pourquoi fuir ? "Qui a dit que c'était une fuite ? Ce qui me gênait le plus, c'était de perturber l'action des démocrates au Maroc. A l'époque, il me semblait que c'était le bon choix à faire." Vous pensiez que ça allait marcher, la démocratie ? Qu'il y aurait un changement qui n'a pas tenu ses promesses ? "On a commencé quelque chose de timide et on s'est arrêté au milieu du gué." On se demande si vous n'êtes pas guidé par le regret, celui qui aurait pu être roi, khalife à la place du khalife... "J'entends tellement ça ! Je ne vais pas passer ma vie à me justifier : dans notre culture, quand on veut intriguer, on le fait à l'intérieur du palais ! Il y a un savoir-faire pour être courtisan qui y est amplement développé. C'est une critique un peu caricaturale." Vous n'êtes pas intéressé par le pouvoir ? "Je ne me priverai pas un jour de faire une contribution ! Participer, la chose publique... Le pouvoir ? Pourquoi y mettre ces termes comme si c'était une usurpation ? C'est une contribution." Votre livre va être publié au Maroc ? "Aucune idée. On me demande souvent ce que signifie être banni. Ça veut dire être ostracisé, quitter sa propre maison. C'est un savoir-faire connu en Orient, pas en Occident. Ce livre lui-même peut-être banni : un douanier au Maroc peut vous demander votre exemplaire parce qu'il serait intéressé, il aurait envie de le lire, mais aucun libraire n'osera le commander, sous peine d'un redressement fiscal ou de se retrouver avec la facture d'électricité de l'usine en face !"