Cannabis : "Si le cannabis était vendu de manière légale, il serait taxé"

  • A
  • A
L'interview de Thomas Sotto est une chronique de l'émission Europe 1 Matin
Partagez sur :

La légalisation du cannabis pourrait représenter une manière rapide et efficace de remplir les caisses de l'Etat.

Pierre Kopp, professeur d'économie à l'université Panthéon-Sorbonne – Paris I

On a eu envie de vous recevoir après ce qu'il s'est passé dans le Colorado, qui a légalisé la vente de cannabis à des fins récréatives. L'un des arguments qui a été mis en avant là-bas, c'est l'argument économique. Vous, vous avez fait le calcul pour la France. Légaliser le cannabis chez nous, ça pourrait ramener combien dans les caisses de l'Etat ? "Probablement de 1 à 2 milliards de taxes par an. Mais le but, ce n'est pas de remplir les caisses de l'Etat, même si c'est une bonne chose. Le but, c'est d'améliorer la sécurité et la santé." On va en parler, évidemment. Mais ce chiffre, comment y arrivez-vous ? "C'est assez simple : si le cannabis était acheté de façon légale. Il serait taxé, et on pourrait ajuster l taxe de façon à ce que le cannabis soit suffisamment cher pour ne pas provoquer de rush de consommation et suffisamment bon marché pour ne pas stimuler le marché noir. Au milieu, l'Etat prendrait une taxe." Ce serait le même système que pour les cigarettes ? "Pas exactement. Le système pour le tabac est trop laxiste et mal appliqué. Je pense qu'il faut descendre le niveau d'encadrement du cannabis et augmenter celui du tabac pour aligner les deux régimes. A l'évidence, si on libéralisait le cannabis, il ne devrait pas être vendu aux mineurs, ne devrait pas faire l'objet de publicité et il serait évidemment impossible de fumer en public." Alors j'en entends déjà hurler derrière leur poste. On va revenir sur les problèmes que ça pose en termes de santé mais au niveau de la sécurité, ça permettrait à l'Etat d'économiser beaucoup d'argent ? "Economiser, c'est une bonne chose, effectivement : 12-15% de l'activité policière, 12-15% de l'activité des douanes, les dépenses en matière de répression de l'usage des drogues. En soi, ce n'est pas choquant, mais ce qui est choquant, c'est que ça ne marche pas." C'est ça qui perturbe l'économiste que vous êtes : on dépense énormément pour quelque chose d'inefficace. "Quand ça marche pas, on change de politique. Et une fois de plus, légaliser, c'est pas faire n'importe quoi. Légaliser, c'est réglementer. Réglementer intelligemment de façon à ce que la consommation soit stabilisée, que les gens soient informés. Evidemment, le but n'est pas que la France entière roule défoncée au volant. Il s'agit d'encadrer et d'informer." Il y a quand même un gros problème. Tous les scientifiques sont d'accord pour dire que le cannabis a des effets néfastes sur la santé, notamment des plus jeunes. Cet argument-là, qu'en dit l'économiste que vous êtes ? "C'est évidemment vrai. Il n'y a aucune discussion. Le cannabis présente des dangers, des inconvénients, comme l'alcool, le tabac, qui tue 76 000 Français chaque année. Face à ce genre de problème, l'interdiction n'est pas la bonne réponse. La bonne réponse, c'est le réglementation, l'encadrement et l'information." Sauf que ceux qui nous écoutent ce matin peuvent se dire : "Si vous, Pierre Kopp, vous dites ça pour le cannabis, pourquoi on fait pas ça pour toutes les autres drogues ?" "Pour une raison simple, c'est que le cannabis est aujourd'hui une drogue très largement  consommée. 500 000 Français fument sur une base régulière, 1,2 millions sur une base mensuelle. Aujourd'hui, qu'on le veuille ou non, le cannabis est une pratique répandue. Face à cette pratique, il s'agit de l'encadrer pour qu'elle pose le moins de problèmes sécuritaires et sanitaires possibles." On nous pose une question sur Twitter :  est-ce que ça créerait des emplois, la légalisation ? "Ca créerait forcément des emplois. Certains chiffres disent de 20 000 à 40 000 emplois. Ce serait un plus, une bonne chose, mais l'élément essentiel, ce serait de faire en sorte qu'une fraction de la police, qui est détournée de sa véritable fonction et qu'une fraction de la jeunesse, qui s'initie à l'âge de 15 ou 16 ans au cannabis, soient sortis des griffes des réseaux criminels, et que ceux-ci cessent de tirer un profit et gangrènent certains quartiers et cités. L'idée est simple : taper les trafiquants au portefeuille pour qu'ils n'aient plus de revenus. Pas de marché noir, pas de trafic." Les Français sont majoritairement hostiles à toute dépénalisation ou libéralisation du cannabis, on le voit dans les sondages même si ça bouge un petit peu. Est-ce que c'est ça qui explique que les politiques ne bougent pas ? "D'abord, les Français changent, deuxièmement on est là pour en parler et troisièmement, les Français étaient contre la peine de mort. Dieu merci, il y a un écart entre ce que veulent les Français à un instant T et ce que font les politiciens. Et parfois, les politiciens peuvent prendre des initiatives habiles et courageuses." Sauf qu'on a l'impression d'un serpent de mer qui ne finira jamais par se faire en France. "Ca finira par se faire. Jusqu'à présent, on objectait en permanence que les conventions internationales bloquaient la France et empêchaient tout changement légal. Bon, aujourd'hui on voit très bien que si certains états des Etats-Unis le font, la France peut le faire. Il s'agit pas de copier le Colorado, il y a plein de points négatifs dans le procédé qu'ils ont employé." Lesquels ? "Notamment le fait qu'on a pas vu à quoi servirait la taxe. On n'a pas fait de programme de prévention, d'information vis-à-vis des jeunes..." Il me semble qu'une partie de la taxe, ça doit être 30 à 40 millions de dollars, permettra de financer l'éducation. "Excellente chose si c'est le cas. Attendons de voir." Manuel Valls sera à votre place dans ce fauteuil dans une demi-heure. Lui s'oppose à toute forme de légalisation : vous lui dites quoi, ce matin ? "Je lui dis bonjour." C'est poli, c'est sympa. "Ensuite, je lui dis que légaliser, ce n'est pas faire n'importe quoi. Que légaliser, c'est réglementer pour le bien de la sécurité publique et le bien de la santé. Cette phrase, dans la bouche de Manuel Valls, ça sonnerait très juste." Vous vous doutez bien que quand la gauche est taxée de laxisme régulièrement, elle aurait du mal à aller vers cette voie-là. "C'est précisément la qualité de Manuel Valls que d'être capable de changer aujourd'hui le manuel de la gauche."