Bernard Petit : "Ces garçons n'ont plus leur place à la Police judiciaire"

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L'interview de Thomas Sotto est une chronique de l'émission Europe 1 Matin
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Ce matin à 7h45, Europe 1 recevait Bernard Petit, directeur de la Police Judiciaire de Paris. Il est revenu sur l'affaire du présumé viol d'une Canadienne au 36 Quai des Orfèvres.

Ses principales déclarations :

 

Avez-vous une image un peu plus précise ce matin de ce qui s'est passé ?

"Un peu plus précise oui et non : deux policiers sont mis en examen, un autre entendu en qualité de témoin assisté. Des accusations très graves, des faits qui se seraient déroulés dans les locaux du 36 quai des Orfèvres. Donc évidemment les faits, la situation est quand même grave, sérieuse... Maintenant, détailler avec vous le détail des faits, ça m'est difficile : les faits sont contestés par les policiers eux-mêmes, et beaucoup de choses vont tourner autour de la notion de consentement. La matérialité des faits est même contestée par certains. Et une enquête judiciaire est en cours, un juge d'instruction a été désigné, l'IGPN a été chargée de l'enquête. Notre travail, à la PJ, va être de contribuer au mieux au travail de l'IGPN selon les demandes qui vont nous être faites pour que la vérité éclate et qu'on aille au fond de cette affaire. Le point fort pour moi, et c'est l'occasion pour moi de le dire clairement, c'est qu'il y a un autre volet à cette affaire, le volet administratif."

Les policiers sont suspendus : seront-ils automatiquement révoqués ?

"La réponse est à ce stade non : je ne sais pas encore ! Le ministre de l'Intérieur a décidé de prononcer immédiatement une suspension pour les trois : les faits sont graves, et qu'en dehors même de l'aspect pénal, sur le plan administratif, le comportement de ces fonctionnaires est absolument inadmissible, intolérable. Le comportement de ces fonctionnaires ce soir-là est absolument incompatible avec l'activité de police judiciaire, avec l'appartenance à la BRI, avec l'appartenance au 36 quai des Orfèvres, voire tout simplement avec l'appartenance à une unité de police judiciaire."

 

Quelle a été votre première réaction ?

"Bien sûr une grande surprise et une incompréhension totale de ce qu'ont pu faire ces fonctionnaires, et aussi beaucoup de colère. Outre l'aspect émotionnel et la difficulté à gérer ce genre de situation, ces trois personnes vont mettre en difficulté une unité remarquable, où les gens, hommes et femmes qui y travaillent au quotidien, font preuve de courage et d'abnégation au quotidien. L'activité, le comportement de ces trois rejaillit sur l'ensemble d'une unité qui ne mérite pas cela."

Les policiers incriminés étaient de bons flics ?

"Pour appartenir à cette unité, il faut avoir un profil, une disponibilité, de grandes qualités. C'est pourquoi l'émotion est très grande au 36, la surprise est totale : voir ces trois personnels se fourvoyer et commettre l'irréparable... Leur comportement, ne serait-ce que du point de vue administratif, est incroyable, insupportable, incompatible avec le travail de police judiciaire."

Comment ces hommes peuvent rester policiers demain ?

 

"C'est une question qui se pose et qui se posera..."

Que viennent vous dire les autres policiers du quai ? Ils vous parlent ?

"Bien sûr. Il faut lever un certain nombre de choses que j'entends çà et là sur les ondes et dans la presse : je m'exprime peu mais on entend beaucoup de bêtises dites là-dessus. La Police judiciaire est consternée de ce qui s'est passé, elle apporte son soutien à l'enquête de l'IGPN. Aucune action ne vise de la part de l'institution à cacher des choses ou protéger ces gens : il n'y en a pas, il n'y en aura pas. Au contraire, il y aura un grand soutien. L'ensemble des personnels, y compris de cette brigade, sont consternés, sous le coup de l'émotion, mais rejettent, désapprouvent le comportement de ces trois-là et se demandent comment ils ont pu faire cela, comment ils ont pu faire cela à la brigade."

 

Vous saviez que des policiers faisaient visiter le 36 la nuit ?

"Non, mais ce n'est pas courant. Là aussi, j'ai lu qu'il y a des visites nocturnes, qu'on aurait nettoyé les bureaux à l'eau de javel : tout cela est faux ! J'ai lu que le chef de service, le commissaire divisionnaire à la tête de cette unité, aurait réuni ses troupes pour les briefer avant l'arrivée de l'IGPN : il faut être raisonnable dans ce qui est dit ! Un chef de service qui découvre au matin une situation qui s'est déroulée dans la nuit, il est légitime qu'il réunisse les gens pour leur demander : "Qu'est-ce que vous avez foutu cette nuit ? Qu'est-ce qu'il se passe !?" Ça ne veut pas dire qu'il réunit des gens pour les préparer et préparer une légende à destination des services d'enquête. La colère au 36 est assez forte : on n'est pas du tout dans cette logique, dans ce support. Aller dire que le chef de service réunit les gens pour donner une version unique : c'est proprement scandaleux."

Vous avez donné des consignes, des rappels à l'ordre ?

"Oui, je suis allé voir les hommes de la BRI en fin de semaine. J'ai trouvé une atmosphère lourde, des gens abattus, qui n'arrivaient pas à croire que leurs collègues avaient fait ça. On attend tous avec beaucoup d'attention les résultats de l'enquête. Mais d'ores et déjà au plan administratif, je vous le répète, les choses sont assez claires dans notre tête : ces garçons n'ont plus leur place dans notre unité, au 36 quai des Orfèvres. Je vous le dis : je pense qu'ils n'ont plus leur place à la police judiciaire."

 

Ces hommes ne seront plus policiers demain...

"Ce n'est pas moi qui vais prendre cette décision, mais je milite pour beaucoup de fermeté, comme l'a fait le ministre. Je veux aussi dire que ce n'est pas une raison, parce que trois dérivent comme ça, qu'il faut mettre tout le monde dans le même sac. C'est une unité d'élite avec des gens remarquables, j'ai mal au cœur pour eux : la PJ, ce n'est pas ça. C'est une grande maison avec des gens dédiés, qui aiment leur métier et ne se comportent pas comme ça."

La victime présumée : que pouvez-vous dire sur elle ?

"Ce n'est pas à moi de m'exprimer sur cette jeune femme : il y a une enquête en cours de l'IGPN, des PV, des auditions, même sans doute des enquêtes au Canada. Tout sera fait jusqu'au fond. Les faits sont contestés, il y a un travail d'enquête à faire ; je respecte cette jeune femme, que voulez-vous que je vous dise... Les accusations ont été réitérées, elles doivent être entendues, on doit enquêter, aller au bout des choses pour savoir si c'est vrai. Si c'est vrai, sanctionner les intéressés : les policiers ne sont pas au-dessus des lois."

 

Vous êtes patron de la PJ depuis janvier : il y aura un avant et un après ?

"En tout cas, ce doit être un électrochoc pour la direction qu'on m'a confié. Il y a des comportements qui doivent être bannis définitivement ; c'est inadmissible. Ce sont des comportements que je ne comprends pas, qu'on découvre, que je découvre... C'est un électrochoc pour moi, ça l'est pour tous les fonctionnaires, ça va l'être encore plus : il y a un rappel des règles de vie. Il y a une espèce de compatibilité à avoir avec une hygiène de vie, avec aussi un devoir d'exemplarité des personnels. Un policier de PJ est un citoyen normal, un homme normal, bien sûr, mais ce sont quand même des gens qui doivent donner l'exemple y compris dans leur vie privée."