Jean-Baptiste de Franssu : "Le pape n'aime pas l'argent mais il en a besoin"

SAISON 2013 - 2014
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    Le pape François a choisi Jean-Baptiste de Franssu pour diriger la banque commerciale du Vatican et réformer ses finances.

    Ce matin à 8h20, Europe 1 recevait Jean-Baptiste de Franssu, nouveau directeur de la banque du Vatican (IOR)

    Voici ses déclarations :

     

    Bienvenue, Jean-Baptiste de Franssu.

    "Jean-Pierre Elkabbach, bonjour."

    Vous faisiez partie des 7 laïcs à qui le souverain pontife avait demandé de vraies réformes. Apparemment, vous avez travaillé très vite ?

    "On a travaillé très vite mais on avait surtout une autorité qui était très exigeante et qui voulait des résultats rapides. Et c'était le Saint-Père."

    Est-ce que le pape participait à vos réunions ?

    "Le pape a été très actif. Nous avons eu la joie, l'honneur et la chance de travailler avec lui à plusieurs reprises. Nous avons toujours eu en face de nous quelqu'un qui nous a écoutés très attentivement et a guidé nos réflexions avec l'ambition de faire évoluer la curie, à Rome."

    Il parlait pendant les réunions où il écoutait, surtout ?

    "Il a beaucoup écouté, c'est un homme d'écoute. Mais il a aussi parlé, exprimé ses opinions. Il nous a guidés dans les réflexions que nous menions."

    Il paraît qu'il affirme volontiers ne pas aimer l'argent et qu'il ne comprend rien aux questions d'argent.

    "C'est vrai, mais il nous a dit : "Je n'aime pas l'argent, mais j'en ai besoin pour aider les pauvres..." "

    Ha ha ! Lui aussi !

    ""... et j'ai besoin d'argent pour la propagation de la foi.""

    Jean-Baptiste de Franssu, la réputation de la banque du Vatican a souffert pendant longtemps de scandales, au moins pendant les trente dernières années. Qu'avez-vous découvert d'anormal, de malhonnête, d'irrégulier, depuis que vous êtes arrivé ?

    "Moi, j'arrive. J'ai été nommé hier. Donc à ce jour..."

    Mais vous savez.

    "Oui. Mais je crois qu'il y a une sorte d'exagération, de focalisation sur cet établissement qui a été très grande. Ceci dit, il n'y a jamais de fumée sans feu. Il y a des opérations qui ont été délictueuses dans le passé, mais c'est derrière nous."

    Mais personne ne nie qu'il y a eu des malversations cachées qui rapportaient beaucoup ?

    "Beaucoup, je ne sais pas. Mais qui ont coûté beaucoup à l'Eglise, en tout cas. Et des malversations, oui, il y en a eu."

    Et on disait aussi que la mafia italienne venait blanchir son argent au Vatican.

    "On a dit beaucoup de choses."

    On a également dit qu'il y avait eu des morts.

    "Oui, on l'a dit également."

    On l'a dit mais c'est vrai.

    "C'est vrai."

    Qui ne pourra plus profiter de cette banque ?

    "J'aimerais rappeler que cet institut a été créé en 1942, pendant la guerre, époque où le Saint-Siège était coupé du monde, avec pour mission de servir les différentes congrégations et les diocèses de par la monde, ainsi que les personnes qui travaillent au Vatican."

     

    Mais il y en a qui l'ont oublié.

    "Il y en a qui l'avaient oublié, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui."

    Le pape réclame la transparence et il le répète. Est-ce qu'il va sanctionner même les hauts dirigeants de la hiérarchie de l'Eglise qui ont été accusés ?

    "Le pape est guidé par trois grands principes en ce qui concerne les activités administratives et financières : la transparence, la responsabilité et la tolérance zéro."

    C'est-à-dire qu'il ne protégera personne ?

    "Il ne protégera personne."

    C'est la justice du Vatican ou la justice italienne qui jugera et, éventuellement, condamnera, ceux qui se sont mal comportés ?

    "C'est exact."

    Le conseil des 7 laïcs a formulé des propositions pour réformer la curie et l'économie du Vatican. Il a créé un secrétariat pour l'économie du Saint-Siège, c'est-à-dire un ministère de l'économie.

    "Il y a un ministre de l'économie au Saint-Siège, désormais. Cela faisait partie des recommandations que nous avions émises. Le ministère est à côté de la secrétairerie d'Etat, concentrée sur les affaires diplomatiques et religieuses. Le secrétariat d'économie s'occupe, lui, des dossiers économiques et administratifs."

    Et c'est un cardinal à poigne, l'Australien George Pell, qui est ce ministre de l'Economie.

    "C'est un grand joueur de rugby."

    Il est en place, m'avez-vous dit, depuis le mois de février ou le mois d'avril ?

    "Mois d'avril !"

    Que ça va vite ! Hier, il a nommé une commission pour la réforme des médias du Vatican. Et la banque commerciale, la vôtre, qu'est-ce qu'elle va gérer ?

    "La banque commerciale, qu'on appelle l'institut des opérations religieuses, a deux grands métiers : son premier, c'est d'offrir des services en matière de paiements bancaires pour les congrégations et les diocèses de par le monde, et les personnes qui travaillent au Vatican ; le deuxième, c'est de gérer leur patrimoine, le patrimoine de ces institutions et de ces particuliers."

    C'est-à-dire le patrimoine de l'Etat souverain du Vatican. Mais les biens des Eglises, de France, d'Argentine... qui va les gérer ?

    "Elles peuvent le confier à l'IOR mais elles peuvent le confier à d'autres établissements. Il est évident que lorsqu'elles décident de le confier à l'IOR, elles le font dans une démarche de partage de valeurs éthiques."

    C'est-à-dire qu'elles transfèrent au Vatican une partie de ce qu'elles obtiennent, de leurs revenus ?

    "Pas de leurs revenus. Elles peuvent confier au Vatican la gestion d'une partie de leurs richesses. C'est de ça dont il s'agit."

    Votre banque aura-t-elle des relations avec d'autres banques ? La Société générale, la BNP, la Deutsche Bank ?

    "Oui. Elle a des relations commerciales avec d'autres établissements de par le monde et cela continuera."

    Pour essayer de comprendre : qui pourra déposer de l'argent ? Des particuliers, des privés, d'Italie ou d'ailleurs, pourront avoir des dépôts ?

    "Non, le but de cette institution est de servir le Saint-Siège, les congrégations et les diocèses, dans une démarche volontaire, avec les personnes qui sont au Saint-Siège, laïcs ou hommes de Dieu."

     

    Mais par exemple, si Jean-Philippe Balasse, Patrice Thomas ou moi, voulions déposer de l'argent chez vous, nous pourrions ?

    "Vous ne pourriez pas."

    Parce que vous êtes sévères ?

    "Parce que nous avons des règles, comme établissement bancaire ou de gestion. Nous avons des principes, des clientèles sur lesquels nous nous concentrons. Nous essayons de ne pas nous disperser."

    Cela veut-il dire qu'aucune famille des employés du Vatican - je crois qu'il y en a 4500 - qui avaient des ramifications parfois louches autrefois ne pourra y mettre son argent ?

    "Si vous n'êtes pas un employé ou un retraité du Vatican, vous ne pouvez déjà plus avoir un compte au sein de l'institut IOR."

    C'est bien de nous donner toutes ces précisions. Vous avez reconnu que la banque du Vatican avait récemment perdu de l'argent, mais quel est le montant actuel de ses fonds ?

    "L'institut gère aujourd'hui 6 milliards d'euros pour toutes ses clientèles. Sous différentes formes : 2 milliards d'euros de dépôts, 3.4 milliards sous forme de produits de gestion, et il y a également des dépôts d'actifs."

    Combien de comptes vous reste-t-il ?

    "Il y a 15500 clients aujourd'hui, à l'institut."

    Combien de comptes ont été éliminés depuis la crise ?

    "C'est pas tellement depuis la crise, mais depuis que le Benoît XVI, suivi par le pape François, ont souhaité une plus grande transparence et une adhésion aux principes internationaux dans le domaine financier, environ 2000 comptes ont été fermés."

     

    Pour la banque du Vatican, est-ce que l'objectif est de gagner de l'argent ?

    "L'objectif est notamment de gagner de l'argent. Mais ce n'est pas une entreprise commerciale comme une autre. C'est un institut qui est là pour servir le Saint-Siège, et dans le cadre des activités menées, évidemment que nous allons gagner de l'argent. Tout ça pour permettre au Saint-Père et à l'Eglise d'aider les pauvres et à la propagation de la foi."

    Quel cahier des charges le pape François vous a-t-il confié ?

    "C'est très simple : transparence, toujours plus de transparence, la responsabilité, et tolérance zéro sur toutes les activités menées par l'institut."

    Développerez-vous un jour le micro-crédit au Vatican ?

    "La question a déjà été posée par mon prédécesseur et je l'explorerai à nouveau. C'est sûr que l'Eglise, compte tenu de sa présence dans les pays les plus pauvres, a un rôle à jouer dans ce domaine."

    Il vous arrive de travailler avec le pape. Comment vous le trouvez dans ses relations personnelles, dans sa façon de vivre, dans ses exigences, dans la multiplicité des chantiers qu'il lance ?

    "Je dois d'abord dire que c'est un immense honneur qui m'est fait. Etant catholique pratiquant, c'est quelque chose qui m'est très cher. C'est un homme qui est totalement donné. Dans le monde dans lequel nous vivons où, trop souvent, de plus en plus de choses n'ont plus d'importance, voilà un homme de 77 ans qui travaille jour et nuit et a donné sa vie pour le bien commun. C'est une autorité, une personnalité impressionnante, qui a un très grand focus et sait où aller pour le bien commun. Nous avons toujours eu des relations très précises."

    Vous dites qu'il a de l'autorité et du charisme. Comment ça se voit ? Dès qu'on le voit ? Dans la simplicité des propos qu'il tient ?

    "Les deux. Dès qu'on le voit, dès qu'il apparaît. Regardez ces moments extraordinaires de cette rencontre en Mahmoud Abbas et Shimon Peres dans les jardins du Vatican, il y a quelques semaines. Cette autorité, on la voyait, elle était présente. Qui a pu faire ce qu'il a fait dans ce cadre-là ? Encore une fois, dans le monde d'aujourd'hui, où on est soumis en permanence aux jeux de pouvoir, voir une personnalité qui ressort avec une telle autorité, c'est très marquant."

    Il y a sa vision et sa manière de suivre dans le détail ces réformes. Jean-Baptiste de Franssu, vous l'avez dit, vous êtes Français, mais en plus vous êtes laïc. Pourquoi un laïc a-t-il été choisi pour occuper les fonctions qui sont les vôtres ?

    "C'est un des thèmes forts du Saint-Père. Plus de laïcs doivent être impliqués dans la vie de l'Eglise, et plus particulièrement dans le domaine administratif, économique. Et comme le Saint-Siège, c'est l'Eglise universelle : plus de laïcs du monde entier, plus de femmes, plus d'hommes qui doivent représenter l'Eglise de par le monde. Si vous avez regardé les autres annonces faites hier, un certain nombre de comités techniques ont été mis en place, avec des gens issus d'Amérique latine, d'Europe, d'Asie..."

    Pas seulement les Italiens. Vous, vous vous occupez des fusions-acquisitions pour le pape. Vous en avez déjà envisagé ?

    "Je n'ai pas du tout envisagé des acquisitions pour le pape François, et ce qu'on me demande de faire ne se rapporte pas à ce genre d'activités. Mais tout ce qu'on me demandera visera à donner aux clientèles de cet institut les produits et services de qualité qu'ils sont en droit d'attendre."

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