"La société égyptienne est coupée en deux"

SAISON 2012 - 2013
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Le président Morsi a refusé l'ultimatum de l'armée. "C'est la réplique amplifiée de la révolution de 2011 d'un peuple en colère".

Les principales déclarations de Tahani Rached, cinéaste égyptienne, et Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes :

Tahani Rached, vous étiez place Tahrir hier : quelle ambiance ? Insurrectionnelle ?

Tahani Rached : "Une ambiance festive ! On venait juste d'apprendre le communiqué de l'armée donnant à Morsi 48 heures... Visiblement l'armée s'est mise du côté du peuple, de ses revendications, demandant au Président de faire un geste. Jusque là, il agit comme il a toujours agi, dans l'aveuglement total. J'apprends ce matin qu'il refuse l'ultimatum... On entend parler de manifestants pro-Morsi qui vont se diriger vers là où ils manifestent, peut-être va t-il y avoir des accrochages... Jusqu'ici les choses ont eu lieu relativement pacifiquement..."

L'épreuve de force continue...

Tahani Rached : "Oui ! Absolument ! Elle n'est pas terminée ! Nous étions un peu soulagés hier soir mais ce matin les tensions sont élevées. Les gens sont déterminés. Mon sentiment depuis deux jours : dimanche, j'ai senti que le pays rejetait la politique des frères musulmans. Une politique qui ne tient pas compte de l'Egypte, où l'Egypte serait un lieu et pas une nation, ils ont oublié que l'Egypte est un vieux pays où les gens ont une culture dont ils sont conscients. Ils ont dirigé le pays... C'est en-dessous du tout ! Le nombre d'erreurs monumentales qu'ils ont fait ! Ils n'ont pas reconnu qu'ils n'ont pas la compétence ! Ce qui est effrayant, pour moi, c'est qu'ils attendent le pouvoir depuis 80 ans. Ils ne vont pas le lâcher facilement..."

Antoine Basbous, est-ce une nouvelle révolution ou la suite de celle de 2011 ?

Antoine Basbous : "C'est la réplique amplifiée de la révolution de 2011. Jamais l'Egypte n'a vécu une manifestation aussi grande même pour les obsèques de Nasser en 1970. Le peuple est en colère, Morsi doit compter ses jours. La stratégie des frères musulmans, c'est de lancer aujourd'hui une cinquantaine de manifestations pour montrer qu'ils comptent aussi. Mais s'ils échouent : Morsi doit prendre la porte et l'armée va ouvrir les vannes. Les manifestants anti Morsi vont pouvoir aller jusqu'au palais comme pour Moubarak..."

Antoine Basbous : "Evidemment la société égyptienne est coupée en deux ! Au bout d'un an, c'est la faillite de l'islamisme version Morsi ! Il a voulu installer un état Frères musulmans à la tête de l'Egypte, il a oublié que le peuple demandait autre chose. Moins d'électricité, moins d'eau, moins de gaz, moins d'essence. Beaucoup plus de chômage, pas un touriste qui rapporte des devises... Ca va plus mal qu'en 2011. La seule chose positive : les gens manifestent, les Frères musulmans n'ont pas réussi à les enfermer comme avant 2011."

Tahani Rached, vous confirmez : ça va plus mal qu'en 2011 ?

Tahani Rached : "Nettement. Je tiens à dire que les gens qui ont bâti le mouvement des rebelles l'ont fait car ils étaient dans la révolution du 25 janvier et qu'ils voyaient les choses glisser vers la violence... Autour de Morsi, les gens qui l'accompagnent prononcent des choses incroyables : disent que ces gens qui manifestent contre Morsi sont des mécréants, qu'on peut les tuer. Les gens disent non à cela."

Antoine Basbous, comment se termine cette épreuve de force ? Un bain de sang ?

Antoine Basbous : "Je ne pense pas. Si Morsi n'obtempère pas, si la démonstration de force échoue aujourd'hui, l'armée va faire savoir à Morsi qu'elle va ouvrir les vannes, les ponts qui mènent au palais où il est réfugié. L'armée est l'arbitre de la situation, elle s'est prononcé hier plutôt pour le peuple sans dire qu'elle fera un coup d'état. Morsi et les frères musulmans se concertent : Morsi n'est que la vitrine des frères musulmans. Le chef de l'Egypte, c'est le guide de la confrérie, Mohammed Badie, à l'instar du guide de la révolution iranienne. Nous avons reçu hier une vidéo extrêmement intéressante : il réécrit le discours de Morsi du 27 juin. Le guide est assis, le président debout en train de regarder les corrections de ce discours qui a été retardé de deux heures. Ca parle énormément."

Vous avez parlé de coup d'état, c'est possible ?

Antoine Basbous : "Je ne pense pas. L'armée a une feuille de route : je pense que c'est de laisser Morsi débordé dans son palais, et de confier le pouvoir au président du Conseil Constitutionnel pour une collation égyptienne pour gouverner le pays."

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