Découvrez un nouvel extrait du dernier Ken Follett

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Découvrez un nouvel extrait du dernier Ken Follett
@ REUTERS
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LIVRES - Après La Chute des géants et L'Hiver du monde, l'auteur britannique publie Aux portes de l’éternité, dernier tome de sa grande saga historique Le Siècle.

Ken Follett est l’auteur de quelques best-sellers. La Chute des géants et L'Hiver du monde, parus respectivement en 2010 et 2012, les premiers tomes de la grande saga historique Le Siècle, se sont écoulés à 12,5 millions d'exemplaires dans le monde, dont 2 millions en France. Le troisième volet est sorti le 29 septembre aux éditions Robert Laffont. Aux portes de l'Eternité suit le destin croisé de plusieurs familles, russe, allemande, américaine et anglaise du temps de la guerre froide. Chaque personnage est témoin d’événements historiques qui ont bouleversé le monde, à l’image de Tanya Dvorkin.

On est en 1961. A 22 ans, cette talentueuse journaliste qui travaille pour le bureau de presse d’Etat TASS, est aussi une militante radicale. Elle défend la liberté d’expression tout en constatant l’échec du communisme. Dans cet extrait elle doit écrire, à son retour de Sibérie, un article vantant les beautés de cette région dépeuplée afin d’inciter les Russes à s’y installer, mais il est immédiatement soumis à la censure du Kremlin, qui veut "relancer la machine soviétique".

>>> Découvrez l'extrait choisi par Europe 1 :

"Tania avait presque terminé son troisième article quand Piotr Opotkine s’arrêta à côté d’elle et commença à lire son texte, cigarette aux lèvres. Opotkine, un homme corpulent au visage bouffi, était responsable éditorial des articles de fond. A la différence de Daniil, il n’était pas journaliste de formation. C’était un commissaire, nommé pour des motifs politiques. Son travail consistait à vérifier que les textes n’enfreignaient pas les directives du Kremlin, et sa seule qualification pour cet emploi était la rigidité de son orthodoxie.

Il parcourut les premières pages qu’avait rédigées Tania : ‘Je vous avais pourtant dit de ne pas parler du temps’, lui fit-il remarquer. Il venait d’un village situé au nord de Moscou et n’avait pas perdu son accent régional.

Tania soupira. ‘Piotr, il s’agit d’une série d’articles sur la Sibérie. Tout le monde sait qu’il y fait froid. Aucun lecteur ne serait dupe.

-Mais vous ne parlez que du temps

-Je parle de la manière dont une jeune femme astucieuse originaire de Moscou élève sa famille dans des conditions difficiles –tout en vivant une grande aventure."

>>> L’éclairage de Pierre Rigoulot, historien, directeur de la revue Histoire & Liberté et auteur du livre Des Français au goulag

Le commissaire Opotkin est chargé de relire tous les articles veillant à ce que les consignes du Kremlin soient respectées. Est-ce le cas sous Khrouchtchev?

"Bien sûr ! Khrouchtchev n’est pas Staline mais les écrivains restent étroitement surveillés.  Signes des changements : la publication d’Une journée d’Ivan Denissovitch par Soljenitsyne en 1962 dans la revue Novy Mir, raconte le quotidien d’un détenu du goulag. Mais pour Khrouchtchev, qui a autorisé personnellement cette publication, il s’agit de faire croire que les camps soviétiques, c’est de l’histoire ancienne et que le communisme est capable d’en faire la critique et donc de changer sur le plan des libertés. Comme on sait, il faudra attendre près de 30 ans, avec Gorbatchev pour que la dénonciation ouverte et complète du système concentrationnaire soviétique puisse se faire…

En URSS, sous Khrouchtchev comme avant sous Staline et après sous Brejnev, rien n’est publié sans l’accord du pouvoir et de la très officielle Union des Ecrivains."

L’article de Tania doit vanter les beautés de la Sibérie, dépeuplée, afin d’inciter les Russes à s’y installer. Pourquoi était-ce la volonté du Kremlin à l’époque ?

"Khrouchtchev cherche indéniablement, dès la deuxième moitié des années 50, à ‘relancer’ la machine soviétique : il s'applique à critiquer le rôle de Staline, met en place des projets de grands travaux comme le détournement de certains fleuves, il fait aussi construire de nouvelles villes dédiées à la recherche scientifique, encourage le défrichement de terres vierges, mais aussi le peuplement de zones inhabitées ou peu habitées comme la Sibérie orientale. Les Américains ont eu leur Far West ? ‘Monsieur K .’, comme on disait en France à l’époque, veut lancer un Far-East. Cela marchera quelques années, mais retombera vite. La direction de l’URSS souhaitait donc retrouver un certain ‘esprit pionnier’, mais aussi peupler une Sibérie trop vide devant les appétits possibles des Chinois. La situation se tend en effet à cette époque entre les deux géants du communisme. Les Chinois mettent en cause des cessions de territoires chinois aux Russes sous le tsar et en mars 1969, des accrochages armés sur le fleuve Oussouri feront des dizaines de morts de chaque côté.

Comme il s’agit à ses yeux de propagande pour donner envie aux jeunes de partir s’installer là-bas, le commissaire politique ne souhaite pas un tableau nuancé, donc moins attractif!"