Ken Follett : découvrez un troisième extrait de Aux portes de l'éternité

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Ken Follett : découvrez un troisième extrait de Aux portes de l'éternité
@ REUTERS
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LIVRES - L'auteur britannique publie Aux portes de l’éternité, dernier tome de sa grande saga historique Le Siècle.

La Chute des géants et L'Hiver du monde avaient emballé les lecteurs. Parus respectivement en 2010 et en 2012, les premiers tomes de la grande saga historique Le Siècle, signée Ken Follett, se sont écoulés à  plus de 12 millions d'exemplaires dans le monde, dont 2 millions en France. Le troisième volet est sorti le 29 septembre aux éditions Robert Laffont. Aux portes de l'Eternité suit le destin croisé de plusieurs familles, russe, allemande, américaine et anglaise du temps de la Guerre Froide. Chaque personnage est témoin d’événements historiques qui ont changé le monde, à l’image de Rebecca. Nous sommes en 1961, en Allemagne de l'Est. Le mari de Rebecca, Hans, un agent de la Stasi, l'a épousée pour mieux l’espionner. Il la convoque dans son bureau après qu’elle a découvert le traquenard. Alors qu’ils se revoient, Hans accuse Rebecca d’avoir "provoqué un incident" à l’agence pour l’emploi : elle a parlé de chômage, or "le chômage n’existe pas dans les pays communistes", lui rappelle-t-il.

>>> Découvrez l'intégralité de l'extrait choisi par Europe 1 :

"Nous ne sommes pas ici pour parler de notre mariage, dit-il d'un ton exaspéré.

-Pourquoi, alors ?

-Tu as provoqué un incident à l'agence pour l'emploi.

-Un incident? J'ai demandé au type qui faisait la queue devant moi depuis combien de temps il était au chômage. L'employée qui était au guichet s'est levée pour me passer un savon : 'le chômage n'existe pas dans les pays communistes', a-t-elle hurlé. J'ai regardé la file qui s'étirait devant et derrière moi, et j'ai ri. Tu appelles ça un incident?

-Tu as ri comme une cinglée, tu n'arrivais plus à t'arrêter et il a fallu t'expulser.

-J'ai eu un fou-rire, c'est vrai. Ce qu'elle disait était tellement ridicule.

-ça n'avait rien de ridicule ! D'une main nerveuse, Hans sortit une cigarette d'un paquet de f6. Comme tous les tyrans, il perdait contenance dès qu'on lui tenait tête. 'Elle avait raison", poursuivit-il. Il n'y a pas de chômage en Allemagne de l'Est. Le communisme a réglé le problème."

(…)

-C'est ça ! Tu fais tout pour que je puisse ne pas trouver d'emploi et tu m'accuses d'être un parasite de la société. Tu cherches quoi au juste, à me faire passer à l'Ouest ?
 -L'émigration sans autorisation est un délit.
 -Ça n'arrête pas grand monde ! Il paraît qu'ils sont plus d'un millier par jour à franchir définitivement la frontière. Des enseignants, des médecins, des ingénieurs, et même des policiers."

>>> L'éclairage de Jean Pierre Maulny, directeur adjoint à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques :  

La réponse de l’agent de la Stasi à Rebecca sur le chômage est-elle plausible, en 1961, en Allemagne de l’Est ?  

"Le régime communiste était basé sur l’égalité entre les individus. Cette égalité devait se traduire, concrètement, par l’égalité devant l’emploi. Le chômage ne pouvait donc pas exister car cela aurait constitué une remise en cause de la légitimité et de la supériorité du système communiste. Il y avait donc certainement du chômage en Allemagne de l’Est, mais il ne fallait pas en parler.

Cela étant ce taux de chômage n’était pas nécessairement très élevé en Allemagne de l’Est à cette époque et ce d’autant plus que c’est en ce début des années 60 qu’a culminé le phénomène de fuite des Allemands de l’Est vers l’Ouest : l’Allemagne de l’Est "perdait donc des bras". Enfin il faut noter qu’après la réunification allemande, les territoires qui appartenaient à l’Allemagne de l’Est ont dû faire face à un taux de chômage supérieur à 10%, parfois plus de deux fois supérieur à celui de l’Allemagne de l’Ouest."

Rebecca décrit le passage de milliers de gens à l’Ouest chaque jour. Quelle était la réalité de ces départs, en 1961 ?

"Tout dépend du mois de l’année 1961 où se situe cette scène. Le mur de Berlin a commencé à être érigé en juin 1961. Berlin était en effet une enclave en Allemagne de l’Est, gérée par les alliés, et le Land de Berlin Ouest avait été intégré à la RFA. A partir de la fin des années 50, les Allemands ont commencé à fuir massivement l’Allemagne de l’Est, en profitant de cette enclave libre.

En 1958 on estimait déjà à près de 3 millions le nombre d’Allemands de l’Est ayant fui à l’Ouest. En Allemagne de l’Est, il y avait, certes, peu de chômage, mais l’Allemagne de l’Ouest se redressait quand l’Allemagne de l’Est stagnait. Une Coccinelle valait déjà mieux qu’une Trabant et en plus il y avait des Mercedes à l’Ouest ! Même si les moyens de communication étaient à cette époque limités, ces informations circulaient. Et surtout, d’un côté on était libre et de l’autre non.

Pour empêcher cette fuite, les Soviétiques ont construit le mur de Berlin à l’été 1961. Après cette date en réalité,  pas plus de 5.000 Allemands de l’Est réussirent à quitter le pays."