Référendum sur le mariage gay : "La puissance de l'Eglise a diminué"

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Référendum sur le mariage gay : "La puissance de l'Eglise a diminué"
Une religieuse dans un bureau de vote irlandais au moment du référendum sur le mariage pour les couples homosexuels@ AFP/PAUL FAITH
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Les Irlandais se prononcent vendredi sur le mariage pour tous. Dans le même temps, l'avortement est toujours interdit dans le pays à tradition catholique.

Ils sont 3,5 millions à se rendre aux urnes vendredi. Les Irlandais doivent se prononcer sur le mariage pour les couples homosexuels lors d'un référendum. La totalité des grands partis se sont prononcés pour. Les derniers sondages donnent une majorité de voix pour que les couples gays et lesbiens puissent se marier. L'Irlande, pays à forte tradition catholique, pourrait donc bien devenir le 13e pays en Europe à autoriser l'union pour les couples de même sexe. Une décision qui, si elle est votée, rompt avec l'image d'un pays où les femmes ne sont toujours pas autorisées à avorter. Europe 1 vous propose de comprendre cette "ouverture à l'irlandaise" avec Laurent Colantonio, maître de conférences à l'université de Poitiers et spécialiste de l'histoire contemporaine de l'Irlande.

Comment peut-on expliquer cette contradiction dans ce pays : l'avortement y reste interdit (sauf dans le cas où la vie de la mère est en danger) mais les couples homosexuels pourront bientôt se marier ?

"Pour comprendre cette contradiction apparente, je pense qu'il faut regarder dans le passé. Depuis les années 1960, la situation a énormément évolué. Avant cela, l'Eglise catholique faisait peser une lourde chape de plomb sur la société irlandaise. On retrouve cette pesanteur dans le dernier film de Ken Loach, Jimmy's Hall. On y voit un prêtre dans les années 30 hurler contre le jazz, notamment.

A partir des années 60, la 'position spéciale' de l'Eglise commence à être remise en cause. Il me semble que l’étonnement des Français face à ce qui se joue en ce moment vient du fait qu’on a globalement toujours en tête l'image de l'Irlande d'avant les années 90, lorsque le viol conjugal n'était pas puni, le divorce interdit et l'homosexualité toujours pénalisée. Or, depuis les années 1990-2000, on assiste à un virage important, non pas de déchristianisation car plus de 80% des Irlandais se disent toujours catholiques, mais de sécularisation accrue de la société. La puissance de l'Eglise en tant qu'institution, comme conscience morale et sociale, a diminué. En 2010, l'Irlande a ainsi adopté une union civile pour tous les couples, assez proche du PACS en France. Les changements sont rapides, trop peut-être pour battre en brèche nos stéréotypes sur ce pays."

L'Eglise catholique a-t-elle beaucoup souffert des scandales de ces dernières années : les centaines d'accusations de pédophilie contre des prêtres, mais aussi le cas de ces jeunes filles enceintes aux mœurs considérées comme "dissolues", forcées à accoucher dans des couvents ?

"En effet, tous les scandales autour des prêtres pédophiles ont accéléré le processus. Plus de 10.000 enfants ont été répertoriés comme victimes. L’attitude de la hiérarchie catholique n’a pas été à la hauteur. Elle a dans un premier temps couvert nombre de ces agissements et a ensuite eu du mal à se justifier. Cela a beaucoup contribué à décrédibiliser l’Eglise dans la société.

Dans les années 90-2000, les Irlandais ont découvert les Magdalen Asylums, avec toutes ces jeunes femmes 'de mauvaise vertu' qu'on a forcées à travailler dans ces institutions. Et en 2014, on a mis au jour les squelettes de centaines de bébés et d’enfants, morts prématurément, enterrés de façon anonyme dans la fosse commune d’un foyer catholique pour mères célibataires tombées enceintes hors mariage, à Tuam, entre les années 1920 et 1960.

Tout cela a contribué à réduire le poids de l'Eglise en tant que conscience morale dans la société aujourd'hui. Dans les faits, si le référendum passe, c'est notamment pour ces raisons."

Comment expliquez-vous que le débat sur la légalisation de l'avortement soit toujours aussi compliqué ?

"Les débats sur cette question ne sont pas absents dans l’espace public mais, sans être tabou, le sujet reste délicat. On note une réelle évolution dans la manière de l’aborder dans la presse, et les mentalités ont bougé ces dernières années, même si c’est difficile à mesurer. De nombreuses voix s'élèvent pour réclamer la levée, ou pour le moins la révision, de cette interdiction. On se souvient notamment de l'histoire de cette jeune fille forcée à accoucher après un viol, qui avait largement fait polémique l’été dernier. Peut-être la campagne actuelle pour le mariage homosexuel contribuera-t-elle d’ailleurs à relancer le débat sur l’avortement ?"