Prix Sakharov : qui sont les deux Yézidies rescapées des mains de l'État islamique ?

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Prix Sakharov : qui sont les deux Yézidies rescapées des mains de l'État islamique ?
Nadia Murad est l'une des personnalités distinguée par le prix Sakharov 2016@ MARK WILSON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
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Nadia Murad et Lamiya Aji Bashar, anciennes esclaves du groupe État islamique, ont reçu le prix Sakharov 2016 "pour la liberté de l'esprit", jeudi.

Pressentie pour le Prix Nobel de la Paix, Nadia Murad a finalement été distinguée par le Prix Sakharov "pour la liberté d'esprit" aux côtés d'une autre rescapée yézidie, Lamia Haji Bachar. Les deux jeunes femmes ont enduré un calvaire aux mains du groupe État islamique dont elles ont été les esclaves sexuelles, avant de devenir des icônes de leur communauté menacée de "génocide". "Cette récompense est un message puissant (...) à notre peuple et aux plus de 6.700 femmes, filles et enfants devenus des victimes de l'esclavage et du trafic d'êtres humains de l'EI, disant que le génocide ne se répétera pas", a réagi Nadia Murad.



Nadia Murad, torturée avant d'être vendue plusieurs fois. Frêle Irakienne de 23 ans à la voix douce, Nadia Murad a été enlevée dans son village de Kocho, près de Sinjar dans le nord de l'Irak, en août 2014, puis conduite de force à Mossoul, bastion de l'EI et cible aujourd'hui de la coalition internationale. Ce fut le début d'un calvaire de plusieurs mois. Torturée, elle dit avoir subi de multiples viols collectifs, avant d'être vendue plusieurs fois comme esclave sexuelle. "Daech est fondé sur le viol, Daech est fondé sur le massacre", avait-elle raconté au micro d'Europe 1, en février dernier.

Une conversion forcée à l'islam. Elle a dû aussi renier sa foi yézidie, une religion ancestrale méprisée par l'EI, à laquelle adhèrent plus d'un demi-million de personnes du Kurdistan irakien. Les Yézidis seraient, à l'origine, des Kurdes ayant refusé de se convertir au zoroastrisme, religion répandue dans le Kurdistan au 6ème siècle avant Jésus-Christ. "La première chose qu'ils ont faite, c'est de nous forcer à nous convertir à l'islam. Après, ils ont fait ce qu'ils ont voulu", a relaté Nadia Murad il y a quelques mois dans une interview.

Daech est fondé sur le viol, Daech est fondé sur le massacre

Grâce à une famille musulmane, elle prend la fuite. Dans un discours en décembre devant le Conseil de sécurité de l'ONU à New York, Nadia Murad a évoqué son "mariage" avec l'un de ses ravisseurs : il l'a battue, lui a ordonné de se maquiller et de porter des vêtements moulants. "Incapable d'endurer tant de viols et de violence", elle a décidé de prendre la fuite. Grâce à l'aide d'une famille musulmane de Mossoul chez qui elle logeait, la jeune femme a obtenu des papiers d'identité lui permettant de gagner le Kurdistan irakien.

Après cette évasion, la jeune femme, qui dit avoir perdu six frères et sa mère dans le conflit, vit dans un camp de réfugiés au Kurdistan où elle prend contact avec une organisation d'aide aux Yézidis. Celle-ci lui permet de rejoindre sa soeur à Stuttgart, en Allemagne.


Un nouveau but : militer pour faire reconnaître le génocide. C'est peu après son arrivée en Allemagne que Nadia Murad décide de militer pour sa communauté : selon des experts de l'ONU, environ 3.200 Yézidis sont actuellement entre les mains du groupe État islamique, la majorité en Syrie. Les filles deviennent des esclaves sexuelles, les garçons sont endoctrinés et envoyés au combat. La jeune femme plaide surtout pour que les persécutions commises en 2014 contre sa communauté soient considérées comme un génocide.

Au fil des discours et des interviews, elle exprime sa frustration de voir son peuple abandonné par la communauté internationale. Les grandes puissances ont "échoué à nous sauver du génocide", affirmait-elle en juin, après avoir pris la parole devant le Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU : "le génocide doit être reconnu et les coupables traduits en justice". Depuis septembre, Nadia Murad est ambassadrice de bonne volonté de l'ONU, travaillant à faire connaître le sort des victimes du trafic d'êtres humains. En octobre 2016, le Conseil de l'Europe lui a décerné le prix des droits de l'homme Václav Havel.

Lamia Haji Bachar parvient à s'enfuir avant de retomber aux mains d'un bourreau. Le calvaire de Lamia Haji Bachar, elle aussi originaire de Kocho et enlevée lorsqu'elle avait 16 ans, ressemble tragiquement à celui de Nadia Murad. Pendant ses 20 mois de captivité, elle a tenté de s'échapper à maintes reprises. Elle y parvient finalement, en avril 2014 avec l'aide de sa famille, qui paie des passeurs locaux. Mais la jeune fille tombe dans les mains d'un directeur d'hôpital irakien qui abuse également d'elle. 

Une explosion dont elle porte encore les stigmates. À nouveau, elle parvient à s'enfuir avec plusieurs compagnons. Mais alors qu'ils traversent un champ de mines, l'une de ses amies est tuée par l'un des engins tandis que Lamia Haji Bachar est grièvement blessée, explique Mirza Dinnayi, fondatrice de l'organisation germano-irakienne Air Bridge Iraq, qui s'occupe de la jeune fille depuis son arrivée en Allemagne cette année. Son visage, dont la peau est brûlée, porte les stigmates de l'explosion qui a aussi emporté son oeil droit.

Elle se reconstruit en Allemagne. Aujourd'hui, Lamia Haji Bachar vit avec sa soeur dans le sud de l'Allemagne où elle se reconstruit après les horreurs infligées par l'EI. Elle voudrait devenir institutrice et rester dans son pays d'accueil. "C'est une personne très vivante, très drôle, qui a beaucoup d'amis", certifie Jan Kizilhan, son psychiatre. "C'est une femme remarquablement forte qui a enduré des choses que je ne souhaite à personne. Beaucoup de ses proches ont été tués par l'EI devant ses yeux". Depuis son rétablissement, la jeune femme se mobilise en faisant connaître la situation de la communauté yézidie et continue d'aider les femmes et les enfants qui ont été victimes d'esclavage et d'atrocités aux mains de l'EI. "Elle n'a perdu ni son courage ni sa volonté de vivre", reconnaît Jan Kizilhan.


Décernée chaque année par les eurodéputés, la récompense tire son nom du scientifique soviétique dissident Andreï Sakharov, décédé en 1989, et distingue des personnes qui se sont illustrées dans la défense des droits de l'homme. 

Nadia Murad et Lamia Haji Bachar recevront leur prix le 14 décembre à Strasbourg avec une dotation de 50.000 euros.