Mali : un Etat Al-Qaïda dans l'Etat

La ville de Tombouctou est soumise à l'application de la loi islamique.
La ville de Tombouctou est soumise à l'application de la loi islamique. © Maxppp
  • Copié
avec Xavier Yvon , modifié à
Les islamistes, qui occupent plusieurs villes du Nord, appliquent déjà la charia.  

Après s'être emparé de trois régions au mois d'avril dernier, les rebelles touaregs du MNLA ont proclamé l'indépendance de l'Azawad, cette région désertique du nord du Mali grande comme la France et la Belgique réunies. Depuis qu'ils occupent ces villes, les islamistes s'efforcent de faire appliquer la charia, ce qui a déclenché un certain nombre de protestations de la part d'habitants accoutumés à une lecture plus modérée de l'islam. Europe1.fr fait le point sur la situation.        

La fusion des mouvements... La rébellion touareg, issue de MNLA (Mouvement national de libération de l'Azawad) et le mouvement islamiste Ansar Dine, deux des groupes qui contrôlent le nord du Mali depuis près de deux mois, ont annoncé samedi leur fusion et proclamé un "Etat islamique" dans la région. Le MNLA, Mouvement national de libération de l'Azawad avait lancé mi-janvier l'offensive contre l'armée malienne dans le but de donner son indépendance à la région. Ansar Dine, "Défenseur de l'islam" en arabe, s'était joint aux combats quelques semaines plus tard. Cette organisation, dirigée par l'ex-chef rebelle touareg Iyad Ag Ghaly, a ensuite été appuyée sur le terrain par les jihadistes d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Progressivement, Ansar Dine et Aqmi sont devenus dominants - aux dépens du MNLA - dans le Nord, tombé entièrement aux mains des groupes armés.

…bloquée par des dissensions. Mais des désaccords de fond persistaient encore lundi entre les deux mouvements, notamment sur l'application de la loi islamique. "Nous avons refusé d'approuver le communiqué final, parce qu'il est différent du protocole d'accord que nous avons signé (samedi). Toute la journée d'aujourd'hui, nous avons discuté, mais il n'y a pas eu d'entente", a déclaré Ibrahim Assaley, élu du Nord malien et membre du MNLA, la rébellion touareg. "Dans le communiqué écrit par Ansar Dine, on parle d'application de la charia (loi islamique) pure et dure, on parle aussi d'interdire le Nord aux organisations humanitaires non-musulmanes : ce n'était pas précisé dans le protocole d'accord", a-t-il poursuivi.

En effet, Ansar Dine prône l'instauration de la charia dans tout le Mali, tandis que le MNLA, sécessionniste, s'affichait jusque-là laïc. La rébellion touareg a progressivement été marginalisée par les groupes islamistes. Le chef d'Aqmi, Abdelmalek Droukdel dit Abou Moussaab Abdelouadoud, a conseillé à ses combattants du nord du Mali d'imposer "graduellement" la charia pour réussir la création d'un Etat islamique dans la région.

Des groupes se rapprochent de l'alliance rebelle... Le Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'ouest (Mujao), présenté comme dissident d'Aqmi et qui comme lui commet des rapts dans la zone, est venu finalement également participé à cette réunion lundi. Le Mujao, dont le chef était présent à Tombouctou, "garde son autonomie, mais n'a plus désormais de différends avec les autres jihadistes. Ils ont la même ambition de faire le jihad mais ils se partagent le terrain", a affirmé une source proche de la rencontre. Selon des sources concordantes, l'Algérien Nabil Makloufi, qui coordonne les actions d'Aqmi dans les "katiba" (cellules combattantes) du Sahel, Abou Zeid et  Mokhtar Belmokhtar, deux autres chefs d'Aqmi, ont participé aux discussions.

... tandis qu'un mouvement contre les islamistes se crée. Un nouveau groupe armé a annoncé sa création dans le nord du Mali. "Suite aux événements malheureux que vit le Mali depuis quelques mois, un groupe de jeunes Maliens a décidé de créer le Front de libération du Nord-Mali", indique le texte à en-tête du "FLNM". Selon des recoupements, ce nouveau groupe ne compte pour l'instant qu'une centaine d'éléments. "L'objectif principal de ce regroupement est de mettre un terme à l'occupation du Nord-Mali mais aussi et surtout de combattre les groupes islamistes qui veulent instituer la charia dans cette partie du Mali", poursuit ce mouvement, revendiquant deux opérations récentes contre des mouvements islamistes, non confirmées de source indépendante. Ce "front" dit s'organiser "progressivement", sans donner plus de détails.

La situation sur le terrain. Ces islamistes ont commencé à transformer les villes qu'ils occupent depuis deux mois. C'est le cas par exemple à Tombouctou. Dans les rues, tous les panneaux de signalisation ont été remplacés. Ils sont désormais rédigés en arabe. Les seules voitures qui circulent sont celles des hommes en armes. "Ils disent aux femmes de se voiler. Les hommes et les femmes ne doivent pas monter dans le même véhicule. Ils disent qu'ils sont de la police islamique. On n'a plus le droit de fumer. Plus personne ne fume à Tombouctou. Tout le monde est inquiet. On ne sait pas qui est qui et qui fait quoi", affirme Bruno sur Europe 1, un habitant qui a demandé, par sécurité, à sa mère de quitter la ville. Cette présence des islamistes continuent d'attiser les tensions auprès de la population. Plusieurs centaines de personnes sont ainsi descendues dans les rues de Gao, ce mois-ci, pour contester l'interdiction de jouer au football ou aux jeux vidéo. Des combattants d'Ansar Dine avaient alors tiré en l'air pour disperser la foule.

Les réactions. La Communauté économique d'Afrique de l'Ouest (Cédéao), qui regroupe quinze Etats, a dénoncé lundi "la tentative de création" d’un Etat islamique dans le nord du Mali, rejetant la "soi-disant déclaration d’indépendance" des groupes contrôlant cette région, et répété qu'elle était prête à prendre "toutes les mesures nécessaires" en vue de préserver l'intégrité territoriale du Mali. La Cédéao serait ainsi prête à envoyer une force armée au Mali si elle recevait une demande officielle en ce sens de Bamako.