Le pape François atterrit en Corée... mais pourquoi la Corée ?

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Le pape François atterrit en Corée... mais pourquoi la Corée ?
Jusqu'à un million de fidèles devraient assister à la messe de béatification célébrée par François samedi 16 août sur la place Gwanghwamun de Séoul, point d'orgue du séjour papal en Corée du Sud.@ Reuters
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MATIN CALME - Le pape François est arrivé jeudi en Corée du Sud. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, il y est très attendu. Au Nord, en revanche...

L'Asie n'est pas le continent le plus catholique. Selon les derniers chiffres du Vatican, seuls 3,2% des habitants d'Asie sont baptisés, contre 63% en Amérique. Pourtant, le troisième voyage international du pape François s'effectue en Corée du Sud. Le souverain pontife est arrivé jeudi et doit y célébrer une grande messe le 16 août. Il doit y béatifier un noble coréen du XVIIIème siècle, décapité pour avoir embrassé sa foi catholique, ainsi que 124 autres martyrs. Et il doit tenter de réconcilier les deux Corée, alors que le Nord a tiré trois roquettes peu après son arrivée. 

Mais à y regarder de plus près, cette destination n'est pas une surprise. Car l'Eglise catholique est certes minoritaires au pays du matin calme. Mais elle n'en est pas moins dynamique et influente. Et issue d'une histoire mouvementé.

Le troisième pays catholique d'Asie. Le pape ne se rend pas sur le continent pour rien. La part de catholique en Asie a progressé de 32% en 10 ans, entre 2001 et 2011. Et elle connaît encore une belle croissance, la deuxième après l'Afrique. En outre, la Corée a tissé un lien particulier avec la religion du Vatican. Jusqu'à un million de fidèles devraient assister à la messe de béatification célébrée par François samedi 16 août sur la place Gwanghwamun de Séoul, point d'orgue du séjour papal en Corée du Sud.

Dans le dernier recensement incluant les pratiques religieuses (2005), près de 30% des Sud-Coréens se déclaraient chrétiens. La majorité est protestante, mais la communauté catholique est celle qui croît le plus vite: elle compte actuellement 5,3 millions de fidèles, soit un peu plus de 10% de la population. Ce qui en fait la troisième nation catholique d'Asie en pourcentage, après les Philippines et le Timor-Oriental. À titre de comparaison, la Chine compte 9 millions de catholiques, soit 0,7% de sa population.

Pape François Coree Bandeau

© Reuters

Une longue histoire de martyres. Le catholicisme fut introduit en Corée du Sud en 1784 par des laïcs lettrés, pétris d'écritures saintes en chinois : ce sont eux qui évangélisent, au péril de leur vie, jusqu'à l'arrivée des premiers missionnaires français un demi-siècle plus tard. Premier martyr catholique de la Corée confucéenne, Paul Yun Ji-Chung est exécuté en 1791, année marquant le début de persécutions qui feront 10.000 victimes en un siècle.

A Séoul, les martyrs étaient promenés de la place Gwanghwamun à la porte Seosomun où officiait le bourreau. Le pape fera le chemin inverse samedi pour "symboliser l'annulation de la condamnation des martyrs et leur réhabilitation", explique Joseph Lee Joon-Seong, le prêtre en charge du monument des martyrs à Seosomun.

En 1984, Jean Paul II avait déjà canonisé 103 martyrs (postérieurs aux martyrs béatifiés par François), faisant de la Corée du Sud le 4e pays au monde pour le nombre de saints après l'Italie, l'Espagne et la France. Parmi ces premiers canonisés, André Kim Tae-Gon, premier prêtre de Corée, décapité en 1846 à l'âge de 25 ans. Saint patron de Corée, il est une figure centrale du catholicisme sud-coréen.

"Une Église coréenne, préoccupée par les affaires coréennes"

Une "Eglise des riches"…   En outre, la religion catholique est celle dont l'influence dépasse le plus son poids démographique en Corée du Sud, au point d'apparaître parfois comme "l'Eglise des riches". Pas moins de 20% des parlementaires se disent catholiques et sur les six présidents élus depuis les premières élections libres en 1987, trois étaient des chrétiens pratiquants, dont un, Kim Dae-Jung, était catholique. Deux autres, Roh Moo-Hyun et la présidente actuelle, Park Geun-Hye, sont baptisés catholiques, mais non-pratiquants.

… Mais aussi synonyme de démocratie. L'essor du christianisme a coïncidé avec l'urbanisation galopante du pays après la guerre de Corée (1950-53). Dépossédés des structures séculaires, arrachés à leurs campagnes, les nouveaux citadins étaient en quête d'amarres sociales, et beaucoup les ont trouvées dans l'Eglise. Les paroisses ont également bénéficié du concile Vatican II qui permit de dire la messe en coréen, et non plus seulement en latin.

Catholiques coréennes

© REUTERS

Mais ce fut surtout le rôle actif de l'Eglise catholique dans l'opposition au régime militaire dans les années 1970 et 1980 qui lui conféra son statut. Elle a, en effet, encouragé et accompagné la démocratisation du pays. "Il ne fait aucun doute que cela a aidé à conforter l'image de l'Eglise et à attirer de nouveaux fidèles", analyse Don Baker, directeur du centre d'études coréennes à l'université canadienne de Colombie britannique. "Elle est apparue comme une Eglise coréenne, préoccupée par les affaires coréennes", estime-t-il.

Au Nord, "nul ne sait qui est catholique"

Le pape ne devra pas oublier le Nord… Le pape doit également célébrer à Séoul une messe pour la réconciliation intercoréenne, le 18 août. Mais son message devrait laisser froide la Corée du Nord, où la religion et le catholicisme en particulier sont soumis à des contrôles draconiens et à des persécutions. Le pays a même effectué jeudi un tir de trois missiles de courte portée dans la mer, depuis ses côtes est, peu après l'arrivée du pape François à Séoul. Les autorités de Pyongyang ont également refusé que des catholiques nord-coréens viennent rencontrer le pape, même s'ils restent invités par l'Eglise sud-coréenne.

Si le catholicisme a prospéré au Sud depuis la fin de la guerre de Corée (1950-53), il reste confidentiel au Nord. La liberté de religion est inscrite dans la Constitution mais elle n'est que théorique. Et la pratique religieuse ne peut s'effectuer qu'au sein de la très officielle Association des catholiques (nord-)coréens (KCA), qui revendique 3.000 membres. L'ONU les estime à 800.

… Où le catholicisme est "réprimé". Selon un récent rapport de la Commission de l'ONU sur la situation des droits de l'Homme dans l'Etat communiste, les chrétiens pratiquant leur foi en dehors de l'association officielle s'exposent à des persécutions pour "crime politique". "Un semblant de tolérance religieuse est maintenu pour faire bonne figure à l'international alors que, à l'intérieur des frontières, les activités religieuses sont réprimées", notait le document.

Corée cathos

© REUTERS

"Il n'y a pas un seul prêtre exerçant son ministère dans toute la Corée du Nord, pas même au sein de l’Église officielle", affirme également Gerard Hammond, un prêtre américain résidant en Corée du Sud et actif dans des projets avec le Nord depuis plus de 15 ans. La capitale Pyongyang possède certes une église catholique, "mais il ne s'y tient ni confession, ni baptêmes, ni sacrements", selon lui.

"Nul ne sait qui est catholique et qui ne l'est pas. Il est improbable que les Nord-Coréens qui assistent aux offices soient de vrais catholiques", estime même le prêtre. "Tout le monde dénonce tout le monde, les risques seraient très importants", rappelle Gerard Hammond.

L'Eglise fait peur au régime. Au début du 20e siècle, Pyongyang était pourtant un haut-lieu de mission et la communauté chrétienne florissante valait à la ville le nom de "Jérusalem de l'Est". "Les Nord-Coréens l'ignorent, mais la plupart des fondateurs du mouvement communiste nord-coréen comme Kim Il-Sung (fondateur de la République populaire démocratique de Corée, NDLR) étaient les fils et filles de fidèles protestants ou catholiques", souligne Andrei Lankov, spécialiste de la Corée du Nord.

Ce qui bloque ? Le régime communiste "est très conscient de l'influence de la religion et du rôle de l'Eglise, en Pologne, dans la chute du communiste", relève Gerard Hammond. Peu d'experts prédisent donc des changements significatifs à court terme pour la liberté de culte en Corée du Nord, à moins d'une implosion du régime.