La vidéo du "dépeceur" est-elle ineffaçable ?
© Reuters

Des recours judiciaires sont prévus pour supprimer la vidéo mais les procédures sont compliquées.

"Les images les plus horribles publiées à ce jour". La phrase est signée Mark Marek, le propriétaire du site qui a repris en premier la vidéo du meurtre du "dépeceur" de Montréal. Une vidéo insoutenable où l'on voit Luka Rocco Magnotta enfoncer à plusieurs reprises un pic à glace dans l'abdomen de sa victime attachée au lit. Le tueur décapite ensuite le jeune homme puis le découpe en morceaux. Il se livre enfin à des actes sexuels et de cannibalisme.

Cette vidéo intitulée "1 Lunatic, 1 Ice Pick" a été postée le 25 mai sur la page Facebook du tueur présumé, recueillant plus de 600 "likes". Très rapidement, le réseau social a fait supprimer ce contenu jugé illicite. Mais les images n'ont pas disparu pour autant. D'abord reprise par deux sites "gores" canadiens, la vidéo a ensuite été partagée sur de nombreux blogs et sites violents. Depuis, elle circule toujours sur la Toile, malgré les mises en demeure de la police canadienne et du FBI de faire supprimer ces vidéos. Europe1.fr résume toute la difficulté de faire supprimer ce genre de contenus sur Internet.

Les sites friands d'un bon coup de pub

Les sites violents, tels que TheYNC.com, BestGore.com, ou encore Goregrish.com, sont très friands de ce genre de vidéos, notamment lorsqu'elles se raccrochent à une actualité. Mark Marek, le gérant de BestGore.com, n'a d'ailleurs aucunement l'intention de retirer la vidéo du "dépeceur" de Montréal. "Si on enlevait la vidéo, ce serait comme jouer à l'autruche à propos d'un événement réel qui s'est passé dans notre environnement", a-t-il confié au quotidien canadien La Presse.

"Est-ce que cela serait une solution à quoi que ce soit ? Est-ce que le fait de prétendre que la vidéo n'existe pas rendrait le monde meilleur ? Est-ce que le fait de prétendre que Luka n'est pas capable de faire quelque chose d'aussi horrible en ne montrant pas sa vraie nature le rendrait moins dangereux ?", poursuit-il. 

Xnite, blogueur qui se revendique proche des Anonymous, a lui aussi fait le choix de publier les images du meurtre de Luka Rocco Magnotta. Selon lui, cette vidéo permet de "plonger dans la tête d'un fou". "Je veux expliquer à ceux qui me demandent de retirer cette vidéo quel intérêt j'y trouve. J'ai toujours été intéressé par l'âme humaine, comment elle fonctionne, ce qui motive les gens. Pour moi, cette vidéo est intéressante car c'est une plongée dans la tête d'un fou", peut-on lire dans un billet publié sur son blog.

Cinq ans de prison et 75.000 euros d'amende

Comme Xnite, des milliers d'internautes ont repris et diffusé la vidéo de Luka Rocco Magnotta. D'ailleurs, il est impossible à l'heure actuelle de savoir combien de copies de cette vidéo ont été mises en ligne sur Internet. Et de fait, la multiplication des contenus rend plus difficile leur éventuelle surpression de la Toile. Plusieurs lois permettent pourtant d'interdire la diffusion de ce genre de contenus, mais techniquement la tache s'avère compliquée. "C'est comme vouloir rattraper un gaz qui s'est échappé d'une bouteille", résume Yves Boisvert, journaliste canadien spécialiste de la justice.

En France comme au Canada, publier ce genre d'images est interdit par la loi. "Cela est constitutif d'un acte d'atteinte à la dignité de la personne. Un individu qui diffuse de telles images encourt un maximum de 5 ans de prison ferme et une amende de 75.000 euros", indique Mathieu Prud'hommes, avocat spécialiste du droit de l'Internet au cabinet Alain Bensoussan, interrogé par Europe1.fr.

Attaquer les hébergeurs

Plusieurs recours sont mis à disposition des internautes pour obtenir la suppression de ces vidéos. Toute personne peut en effet saisir un juge et demander à l'hébergeur de supprimer la vidéo litigieuse. "Dans le cas de Magnotta, nos forums étaient en feu et dénonçaient unanimement son contenu horrible. Je suis sûr que certains membres de notre forum ont contacté la police", témoigne, sous couvert d'anonymat, le webmaster d'un site qui a diffusé la vidéo du "dépeceur".

Si le contenu illégal est hébergé sous différents serveurs, les internautes doivent alors engager des poursuites contre chacun des hébergeurs. "Pour faire disparaître la vidéo, il faut identifier chaque serveur et lui sommer de supprimer le contenu, c'est une procédure très longue", confirme l'avocat spécialiste d'Internet Arnaud Dimeglio, interrogé par Le Figaro.fr.

Dans le cas précis de la vidéo de Luka Rocco Magnotta, "la famille de la victime peut demander une injonction, en alléguant que la vidéo lui cause un préjudice grave et intenter une poursuite en dommages", rappelle site canadien La Presse. "Sur le plan criminel, les policiers pourraient se baser sur l'article sur l'obscénité du Code criminel pour perquisitionner chez le propriétaire du site", poursuit le journal.

Une juridiction floue

Selon Mathieu Prud'hommes, un traité international de coopération judiciaire pourrait être aussi activé pour faire supprimer cette vidéo. Cette convention internationale permettrait une cohérence entre tous les pays qui héberge cette vidéo et permettrait de simplifier les procédures. Problème, les vidéos litigieuses sont souvent hébergées sur des serveurs à l'étranger où la justice est moins regardante et le droit plus flottant.

"Les données de ces sites sont généralement hébergées aux États-Unis où le premier amendement sur la liberté d'expression les protège", souligne Nicolas d’Arcy, juriste à l’AFA, Association des fournisseurs d'accès et des services Internet, interrogé par Télérama.

Moins accessible… mais toujours visible

Le dernier recours est de demander directement aux fournisseurs d'accès, comme Free ou de bloquer l'accès à cette vidéo. Google et Yahoo peuvent également être sollicités pour verrouiller l'accès à cette vidéo. "S'il est impossible de supprimer toutes les vidéos, il est possible d'obliger Google par voie judiciaire à les déréférencer. Quand vous taperez '1 Lunatic, 1 Ice Pick', vous ne tomberez plus sur aucune vidéo", indique Arnaud Dimeglio.

La vidéo serait donc moins accessible… mais toujours visible. Les internautes contournent en effet la censure en publiant sous d'autres noms les images du meurtre. A Nicolas d’Arcy, juriste à l’AFA de résumer : "Plus on cherche à faire disparaître une vidéo, plus elle ressurgit ailleurs."