L'histoire du naufragé du Pacifique est-elle vraie ?

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L'histoire du naufragé du Pacifique est-elle vraie ?
Des pêcheurs mexicains incrédules ont reconnu sur des photos le naufragé salvadorien récupéré lundi sur un atoll isolé des îles Marshall et qui affirme avoir dérivé pendant 13 mois dans le Pacifique après être parti pêcher le requin depuis la côte du sud du Mexique.@ CNN
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FACT CHECKING - Un pêcheur affirme avoir dérivé pendant plus d'un an dans le Pacifique. Mais des doutes subsistent.

L'INFO. C'est presque une histoire hollywoodienne. Le pêcheur José Salvador Albarengo aurait dérivé en mer sur un bateau de sept mètres pendant plus d'un an avec un compagnon d'infortune, mort pendant la traversée. Il aurait ainsi parcouru plus de 12.000 km dans le Pacifique. Reste une question qui interpelle les autorités : comment a-t-il pu survivre ? Certaines zones d'ombres apparaissent encore dans son récit. Explications.

Son trajet : plausible. Le naufragé affirme avoir quitté le Mexique et mis le cap sur le Salvador en septembre 2012. Mais à cause du mauvais temps, il aurait chaviré et dérivé pendant un an sur un atoll isolé près des îles Marshall. Un timing tout à fait plausible selon Erik Van Sebille, océanographe australien, qui se base notamment sur le déplacement des déchets observés en mer (cliquez-ici).



"Je pense que cette histoire est vraie", affirme-t-il au journal australien The Age. "Cela prend environ un ou deux ans pour traverser le Pacifique à la dérive", estime le scientifique. C'est une chance qu'il soit arrivé sur l'atoll d'Ebon car s'il avait continué à dériver, il serait tombé sur un amas géant de déchets entre le Pacifique nord, Hawaï et la Californie. Son embarcation et lui seraient sans doute restés bloqués pendant des années…

Son trajet :



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Le Dr Chauve, médecin français des courses au large, ne s'étonne pas du fait que le pêcheur n'ait croisé aucun bateau dans le Pacifique, "où la circulation des navires est beaucoup moins intense que dans l'Atlantique".

Une bonne santé pour un si dur périple. Nul doute que cet homme est passé par des moments difficiles en mer. La preuve : lorsque les habitants l'atoll l'ont retrouvé, il était en sous vêtements, cheveux décolorés et barbe hirsute à la Robinson Crusoé. Il était par ailleurs affamé. "Mon rêve était de manger une tortilla (galette à base de maïs spécialité de la cuisine mexicaine), du poulet et plein d'autres choses", a-t-il affirmé. Ses jambes étaient amaigries et il avait de vraies difficultés à marcher, ont constaté les sauveteurs qui l'ont pris en charge.

Toutefois, un tel voyage aurait normalement pu l'affaiblir encore davantage. Cet homme solidement bâti paraissait même dans une étonnante bonne forme physique à son arrivée à Majuro, cinq jours après avoir mis pied à terre. Il ne semblait pas avoir les lèvres gercées, la peau brûlée ou présenter d'autres signes d'une forte exposition aux éléments. Des éléments qui font douter les autorités sur la véracité du récit de ce pêcheur. "Il avait l'air mieux que l'on aurait pu s'y attendre", a déclaré l'ambassadeur américain Thomas Armbruster lundi après avoir joué l'interprète pour les autorités des îles Marshall.

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© CNN

Des incohérences dans la date... Les services mexicains ont confirmé au journal britannique The Guardian que le signalement de la disparition d'un bateau avait été effectué deux jours avant son départ, le 17 novembre 2012. Le rapport a bien été déposé par le propriétaire du bateau, l'entreprise "Camaronera de la Costa" mentionnée dans le récit du pêcheur. Selon Guillermino Rodriguez, le patron d'Alvarenga, le Salvadorien de 37 ans avait quitté la côte le 20 novembre 2012. José Salvador Albarengo a lui raconté qu'il était parti pêcher le requin le 24 décembre 2012. Il y a donc une incohérence dans les dates même si les rapports officiels mexicains contiennent parfois des erreurs.

... et dans le rapport des autorités. Il y a d'autres zones d'ombres. Le rapport mentionne l'identité de deux pêcheurs, Cirilo Vargas et Ezequiel Cordova, mort en mer. Il n'y a donc pas de José Salvador Alvarenga… Les conditions du décès de son compagnon de pêche il y a quelques mois demeurent mystérieuses. "Il n'arrivait pas à garder la nourriture crue dans son estomac et il vomissait sans arrêt. J'essayais de lui dire de manger en se bouchant le nez mais ça ne marchait pas", a affirmé José Salvador Alvarenga. Il a expliqué que son compagnon d'infortune était mort de faim et qu'il avait jeté son corps par dessus bord : "que pouvais-je faire d'autre?". Reste l'âge de son compagnon à bord qui laisse planer des doutes. Lui assure que son compagnon était âgé un adolescent âgé de 15 à 18 ans. Dans le rapport officiel, il est indiqué que les deux pêcheurs disparus sont âgés de 38 ans.

Lorsque José Salvador Alvarenga a été secouru, il n'avait pas de document officiel sur lui pour vérifier son identité. Mais les journalistes qui se sont intéressés à son histoire ont enquêté. La chaîne de télévision CNN est allée au Salvador, son pays d'origine, et a rencontré la mère du rescapé qui l'a reconnu. Maria Julia Alvarenga, a "remercié Dieu que (son fils) soit en vie". "Nous sommes plus qu'heureux. Je veux juste qu'il soit là avec nous", a-t-elle déclaré avec émotion. Ce que l'on sait par ailleurs c'est que José Salvador Alvarenga n'est pas marié mais qu'il a, selon lui, une fille, Fatima, qu'il brûle de revoir.

Des pêcheurs mexicains incrédules l'ont toutefois reconnu sur des photos. "C'est bien lui, mec, c'est 'La Chancha', on ne peut pas se tromper",assure Jorge Rodriguez, un des fils de Guillermino Rodriguez Solis, le pêcheur patron du naufragé. "Nous sommes surpris, mais maintenant que je le vois à la télévision, il n'y a pas de doute, c'est bien lui", a confirmé William Uscanga, un autre pêcheur.

Une nourriture des situations extrêmes. Selon son récit, il aurait survécu en mangeant des tortues, des oiseaux et du poisson et en buvant du sang de tortue lorsqu'il ne pleuvait pas. Aucun matériel de pêche ne se trouvait à bord du bateau et Ola Fjeldstad pense qu'il a dû attraper ses proies à mains nues. Une tortue se trouvait sur le bateau à son arrivée dans l'atoll. Une nourriture frugale qui a déjà été utilisée par la passé dans des cas d'extrême urgence ou pour ses puissantes vertus.

C'est le cas de plusieurs athlètes chinois des mondiaux de Stuttgart en 1993 qui ont fait usage de décoctions à base de sang de tortue.  Bilan : un triplé au 10.000 m, 1.500m et 3.000 m. Un mois plus tard, ils établissent des records du monde lors des Jeux nationaux, rappelle Eurosport. Un médicament a même été mis au point, le Tortezin et selon l'académie des sciences d'Ouzbékistan, le sang de tortue pourrait prolonger la vie humaine, se faisait l'écho Libération en 2006… Une véracité scientifique que beaucoup de médias indépendants remettent toutefois en cause. Quant à l'urine, elle a aussi ses millions d'adeptes, comme le rappelle Slate. Pour ses défenseurs, ce liquide contiendrait des sels minéraux, des acides, des hormones, des enzymes et même des vitamines.  Là encore, le milieu médical est divisé et sceptique sur ses vertus.

Le Dr Jean-Yves Chauve, médecin français des courses au large, se dit "plutôt sceptique sur cette histoire quant à sa durée". "La nourriture qu'il a absorbée, des poissons, des oiseaux de mer, est faite uniquement de protéines, or, si elles sont utiles pour la structure musculaire, elles ne le sont pas pour le fonctionnement du corps humain, qui a besoin de glucides. Sans sucre, il ne fonctionne pas, et en premier lieu les neurones", a expliqué le Dr Chauve. Plus étrange, selon lui, est "son manque de vitamine C, qu'on ne trouve que dans les fruits et les légumes, grande cause de mortalité en mer à l'époque de Christophe Colomb. Normalement, il devrait avoir des signes d'une carence comme des déchaussements de dents, des gencives qui saignent, un épuisement du corps, ce qu'il n'a pas", souligne-t-il.

Déjà de longues dérives en mer. Ce n'est pas la première fois que la mer est à l'origine de véritables miracles. Surtout dans les îles Marshall. En août 2006, trois pêcheurs de requins mexicains avaient été retrouvés près des îles Marshall après neuf mois de dérive à bord d'une embarcation sans toit de neuf mètres sur trois. Le mois suivant, quatre pêcheurs de Micronésie, qui avaient dérivé durant 34 jours dans le Pacifique, parcourant près de 1.500 km, avaient été secourus près des îles Marshall également. Les rescapés, trois hommes et une femme, avaient survécu grâce à du poisson cru et de l'eau de pluie. Autre exemple : En 1992, deux pêcheurs de Kiribati avaient dérivé pendant 177 jours avant d'aborder aux Samoa.

"Il y a des gens qui ont survécu longtemps sur un radeau de survie, mais jamais un homme n'a tenu aussi longtemps. Si son récit est vrai, alors c'est exceptionnel", a affirmé Hilmar Snorrason, président de l'IASST, une association pour la sécurité et la survie qui a son siège à Southampton, au Royaume-Uni.

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