L’enfer des gays en Tchétchénie : "Votre fils est homo, réglez ça vous-même ou l’Etat s’en chargera..."

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Les autorités tchétchènes ont lancé une violente campagne de répression des homosexuels. Europe 1 est allée à leur rencontre.

INTERVIEW

La journée internationale de lutte contre l’homophobie aura lieu mercredi prochain, comme chaque 17 mai, et c’est l’occasion de faire la lumière sur une histoire qu'on voudrait reléguer aux heures sombres du passé. Et pourtant, cela se passe aujourd'hui même, en Tchétchénie, une petite république musulmane dans la région du Caucase, au sud de la Russie.

Théâtre de deux guerres dans les années 90 et 2000, elle est aujourd'hui dirigée d'une main de fer par Ramzan Kadyrov. Début avril, le journal russe indépendant Novaya Gazeta publiait une grande enquête, révélant que les autorités tchétchènes avaient lancé une campagne de répression des homosexuels. On vous en dit plus ce soir grâce à notre correspondante en Russie, Elena Volochine.

Des homosexuels qui ont réussi à fuir la Tchétchénie témoignent d'exactions absolument terrifiantes. Vous avez pu rencontrer certaines de ces victimes, qui ont accepté de parler dans votre micro.

Alors tout d'abord, je voudrais préciser que leurs témoignages sont totalement anonymes, puisque ce sont des personnes qui sont en danger de mort. Et c'est le cas tant qu'elles se trouvent en Russie, même si elles ont quitté la Tchétchénie. Elles racontent que depuis le début de cette année, les militaires et les forces spéciales tchétchènes ont lancé une chasse à l'homme.

Et en plus des arrestations de masse, elles ont soumis les victimes à la torture pour leur faire "avouer" leur homosexualité, et aussi leur faire dénoncer leurs connaissances. Je vous propose d’écouter Zurab - ce n'est pas son vrai nom - qui a passé une semaine dans l'une de ces prisons secrètes :

"Dans ces cellules, ils ne nous donnaient pas à manger. Parfois, il y avait des interrogatoires. Ils disaient : "si tu avoues, tu rentreras chez toi. Sinon, tu resteras moisir ici." Là-bas, on entend des cris et on subit des douleurs horribles. Même si ce n'est pas toi qu'ils sont en train de torturer à l'électricité, mais d'entendre quelqu'un se faire torturer, c'est très dur.

Dans ce refuge où ils sont pris en charge par une association LGBT, j'ai aussi rencontré un autre rescapé que nous appellerons Adlan :

"Ils torturent à l'électricité et privent de nourriture. Le soir, au lieu de jeter les restes de leur nourriture aux ordures, ils les jettent dans les cellules. Ce n'est pas pour nourrir les prisonniers, c'est pour les voir humiliés à se repaître de leurs restes. Ils les mettent en rang, et les forcent à s'inventer un prénom de femme. Certains gars auraient préféré qu'on les tue tout de suite plutôt que d'avoir à subir cela. Beaucoup résistaient. Ils les battaient alors horriblement et leur envoyaient des décharges électriques. Ils finissaient par obtenir ce qu'ils voulaient parce que nous ne sommes pas des héros pour supporter ces douleurs et ces humiliations."

Témoignages glaçants… Elena, est-ce qu’on sait combien de personnes ont été arrêtées ?

Alors on ignore le chiffre exact car en Tchétchénie, tout se passe à huit clos. Néanmoins, en recoupant les témoignages, il y aurait eu plus d'une centaine d'arrestations. A ce jour, les gays qui ont réussi à fuir ont signalé d'autres gays dont ils sont sans nouvelles. Selon les ONG, de nombreuses personnes sont toujours détenues. L'ONG russe LGBT Set a reçu plus de 75 appels à l'aide d'homosexuels tchétchènes, dont 56 sont passés par ces prisons secrètes. Et une dizaine seulement ont pour l'heure pu être évacuées hors du pays.

Elles ne peuvent pas se cacher dans leurs familles ?

Alors ça, c'est la partie la plus terrible de l'histoire. Dans la plupart des cas, les geôliers convoquent la famille au terme de la détention, et parfois, c'est là que le drame arrive. Car on demande aux proches de participer à la répression :

"Ils disent aux parents de tuer leur enfant. Ils disent : ‘Soit vous le faites, soit nous nous en chargeons.’ Ça s'appelle : ‘laver l'honneur par le sang’. Ils ont torturé un homme pendant deux semaines. Ensuite, ils ont appelé ses parents et ses frères. Ces derniers sont venus. Ils leur ont dit : "votre fils est homosexuel, réglez cela vous-mêmes ou on s'en charge." Ils ont répondu : ‘c'est notre famille, on s'en occupe.’ Ils l'ont emmené et l'ont tué dans la forêt. C'est là qu'ils l'ont enterré. Il n'y a même pas eu de funérailles. Les gens qui l'ont appris et sont venus leur présenter des condoléances, ils ne leur ouvraient même pas les grilles de leur maison. Ils disaient : ‘on ne veut pas de funérailles. Il a eu ce qu'il voulait’. Si je rentre chez moi, ma propre famille me tuera."

Ça s’appelle des crimes d'honneur, ça… 

Absolument. Il faut comprendre qu’en Tchétchénie, l’homosexualité a toujours été un sujet tabou. Les gays fonctionnent comme un réseau très fermé, en se cachant de tous, et avant tout de leur famille. C'est une vraie souffrance pour eux d'être gay, jusqu’à se sentir coupables, parfois ! Ecoutez ce que me disait Zurab, cet homme qui a été torturé :  

"Si j'aime les garçons, je ne crois pas que cela soit de ma faute. Peut-être...  Peut-être est-ce une faute de la nature, ou une maladie, je ne sais pas. Je ne sais pas... Mais... Ce n'est pas de ma faute. J'ai essayé de combattre cela comme je le pouvais. Je me suis marié, j'ai fondé une famille. J'ai été un bon père, j'ai tout fait pour être comme tout le monde. J'ai tout fait, mais... Ça ne passe pas."

C’est terrible d’entendre ça, quelle régression…

C’est vrai mais avant même cette campagne d'épuration, la police tchétchène se livrait à des chantages. Si un gay était, par malheur, capturé, les milices de Kadyrov l'humiliaient, le battaient, en filmant tout sur téléphone portable, et en menaçant de mettre la vidéo sur Internet s'il refusait de payer des pots-de-vin. C'est arrivé fin 2016 à ce jeune gay de 21 ans : 

"Trois d'entre eux me frappaient tandis qu'un autre filmait. Ils disaient que des pédérastes, des connards.... Bref toutes les insultes qu'ils pouvaient trouver pour qualifier les gays. Ils disaient que des gens comme ça, il ne doit pas y en avoir à Grozny. Pour eux, nous sommes la honte du peuple. Je saignais de la bouche. Pour ne pas m'étouffer avec mon sang, je crachais sans arrêt. (gros soupirs). Puis l'un des hommes m'a dit : ‘soit tu paies 200.000 roubles, soit cette vidéo que nous venons de faire, nous la mettrons sur youtube et nous l'enverrons à tout le monde : tes parents, tes frères, tes sœurs’. Ils ont gardé mon téléphone, et ils m'ont laissé gisant là. Ils m'ont donné jusque fin décembre. J'ai vendu tout ce que j'avais, mon ordinateur, tout. Et je leur ai donné l'argent".   

C’est un piège absolu. Interpellé, le porte-parole du président Kadyrov a tout simplement déclaré que l’homosexualité n’existait pas en Tchétchénie, donc qu’il ne pouvait pas y avoir de répression.  Et il y en a une, Elena, qui a tenté d’intervenir directement auprès de Vladimir Poutine pour dénoncer ces purges massives, c’est Angela Merkel. Est-ce qu’il y a le moindre espoir que le président russe fasse quelque-chose ?

Alors Vladimir Poutine a réagi avec beaucoup de retard. Il s'est exprimé le 5 mai, soit plus d'un mois après que le scandale a éclaté. Il a promis de charger le ministre de l'intérieur et le parquet général russe d'une enquête conjointe sur ce qu'il a qualifié de "rumeurs". Le problème, c'est que les autorités russes attendent des plaignants qu'ils livrent leur identité, or ceux-ci ne leur font absolument pas confiance puisqu'elles couvrent le pouvoir tchétchène. Cela permet aux autorités russes de prendre pour prétexte l'anonymat des plaintes pour se dédouaner en disant que ce ne sont que des rumeurs infondées.

Les seules qui interviennent, ce sont les ONG. Que peuvent-elles faire pour aider ces victimes ?

Le seul espoir des ONG, c'est la communauté internationale. Des pourparlers sont en cours avec les ambassades pour faciliter la délivrance de visas aux victimes. Mais malgré les déclarations de bonnes intentions, les procédures sont longues et compliquées. J'ai interrogé à ce sujet Tatiana Vinnitchenko, la responsable de l'ONG "LGBT-Set", qui vient donc en aide aux victimes :

"Je veux vraiment croire que les Etats de la zone Schengen, tout comme le Canada et les Etats-Unis feront preuve de bon sens et d'une volonté politique pour délivrer des visas à ces personnes. C'est très important, et c'est notre principal problème en ce moment. Parce que nous ne pouvons pas indéfiniment garder un tel nombre de victimes ici. Nous avons des gens qui sont prêts à témoigner contre ceux qui leur ont fait du mal et qui ont tué d'autres personnes. Si nous n'arrivons pas à les exfiltrer, ils risquent tout simplement d'être retrouvés et mis à mort."

Ces témoignages que nous avons entendus, vous les avez recueillis à la mi-avril. Est-ce que vous avez des nouvelles de ces victimes depuis ?

Oui, et malheureusement, leur situation empire de jour en jour car ils sont toujours dans l'attente de visas pour quitter le pays. Des unités des forces tchétchènes sont lancés à leur poursuite jusqu'à Moscou donc ils sont en sursis. Les ambassades exigent des listes de documents sans fin et ils sont psychologiquement à bout. Il faudrait vraiment que les gouvernements occidentaux se bougent afin de leur permettre de quitter la Russie au plus vite et sauver leur vie.