Ali Bongo et Jean Ping, les frères ennemis du Gabon

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Ali Bongo et Jean Ping, les frères ennemis du Gabon
Ali Bongo et Jean Ping@ AFP / montage Europe 1
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Ali Bongo et Jean Ping, deux anciens beaux-frères pour une même place : président du Gabon.

La capitale du Gabon, Libreville, s'est embrasée mercredi soir après la proclamation de la victoire d'Ali Bongo à sa réélection. Des résultats contestés par le camp de Jean Ping, son opposant. Des manifestants sont descendus dans les rues et ont incendié l'Assemblée nationale. Dans la nuit, des partisans du président Bongo ont pris d'assaut le QG de Jean Ping, qui a annoncé déplorer deux morts. Portrait croisé de ces deux hommes politiques, anciens beaux-frères, devenus ennemis.

  • Deux styles, deux approches de la campagne présidentielle

"Le changement, c'est moi". Ali Bongo qui affirme que "le changement c'est [lui]", affiche sa modernité dès son allure. Jeans, chemise, casquette sur la tête, "ABO" s'est attaché à donner pendant la campagne une image de proximité sans commune mesure avec les lourdeurs du protocole encore en vigueur au palais du bord de mer. Entouré d'une armée de jeunes conseillers et de professionnels de la publicité, le président a sorti la carte de la modernité pour "ringardiser" ses principaux adversaires, dont Jean Ping, d'anciens cadres septuagénaires du régime de son père, Omar Bongo, qui a occupé le pouvoir de 1967 à 2009. "Ils sont des hommes du passé et du passif", martèle-t-il.

"Ali" veut imposer son nouveau style et incarner le renouveau. Son prénom s'étale sur les milliers d'affiches électorales pendant une campagne menée à grands frais. Le message est clair, Bongo fils, 57 ans, veut inscrire son prénom dans les livres d'histoire du petit pays francophone d'Afrique centrale riche de ses forêts, mines et pétrole. Diversification de l'économie, mise en concurrence de la France avec des investisseurs asiatiques, programme d'investissements "sans précédent" dans les infrastructures : en sept ans, le fils a dû adapter l'héritage de son père, deuxième président du Gabon, aux rigueurs de l'époque, à commencer par la chute du prix du baril.

Faire du "neuf" avec du "vieux".Son principal opposant, Jean Ping, 73 ans, joue sur un autre terrain. Il promet de "libérer le Gabon de la dictature". Un slogan raillé par ses détracteurs qui lui rappellent qu'il fut un des piliers du régime d'Omar Bongo pendant plus de 20 ans. Il a même eu deux enfants avec Pascaline, la propre soeur d'Ali. Ping est pourtant l'adversaire le plus redoutable d'Ali Bongo. Ce métis sino-gabonais n'est pas spécialement charismatique. Ses prises de paroles n'ont jamais soulevé les foules. Et pourtant ses meetings sont de plus en plus suivis depuis le lancement de la campagne électorale le 13 août dernier.

Il y dénonce la pauvreté qui frappe ce petit pays de moins de 2 millions d'habitants qui "possède toutes les richesses : pétrole, or, manganèse, bois, niobium, terres rares..." Certes, il reconnaît "une part de responsabilité dans cette gestion collective (...) Mais qui au Gabon n'a pas fait partie du système ?" "C'est peut-être aussi parce qu'on a fait partie du système qu'on est une partie de la solution...", sourit Jean Ping. Et de promettre aux Gabonais lors d'un meeting qu'en cas de victoire, "nous construirons des routes, des écoles, des dispensaires, nous apporterons l'électricité !"

S'il a basculé tardivement (en 2014) dans l'opposition, comme toute une génération d'anciens du régime Bongo père mise sur la touche, Jean Ping a su écraser la concurrence pour s'imposer en leader. Contrairement aux autres opposants qui se sont présentés en ordre dispersé, à 13, Jean Ping a décidé de capitaliser les voix potentielles pour ce scrutin a un tour. Il est parvenu à rallier à sa cause deux autres poids lourds de la vie politique :  l'ex-président de l'Assemblée nationale Guy Nzouba Ndama et l'ancien Premier ministre Casimir Oyé Mba. Une stratégie qui semble avoir fonctionné puisque huit des neuf provinces gabonaises le donnaient gagnant avec 65.000 voix d'avance.

Jean Ping, élection, Gabon Crédit : SAMIR TOUNSI / AFP

Jean Ping aux côtés de Guy Nzouba Ndama (à gauche) et de Casimir Oye Mba (à droite).


  • La continuité d'une dynastie face à des origines étrangères

Un héritage dynastique. Bongo fils perpétue une dynastie mise en place par son père en 1967 à la mort du premier président, Léon Mba. Une tradition qui n'est pourtant pas bien accueillie par les Gabonais. "Ali doit partir", "Nous ne sommes pas un royaume", ont immédiatement crié les opposants en descendant dans la rue à l'annonce de sa victoire. Un héritage qu'"Ali" accepte volontiers. Il s'amuse des éternelles questions sur son père : "Lorsque je le cite, la réaction, ça va être de dire : 'Papa m'a dit'. Lorsque je ne le cite pas, votre réaction est de dire : 'Est-ce que c'est la rupture ?'". "Il est constamment avec moi, c'est une inspiration", confiait-il début août.

Pourtant, Ali Bongo doit sans cesse rappeler qui sont ses parents car sa filiation avec Omar Bongo est souvent remise en cause. Il serait un enfant du Nigeria adopté par son père et qu'il ne peut à ce titre diriger le Gabon, d'après l'écrivain français Pierre Péan. De fait, Ali est officiellement né sous le nom d'Alain à Brazzaville, alors capitale de l'Afrique équatoriale française. C'est là où son père faisait son service militaire, un an avant l'indépendance du Gabon. Il prend le prénom d'Ali en se convertissant à l'Islam, comme Omar Bongo, à l'époque où le Gabon entre dans le club des pays pétroliers. Une théorie reprise par l'opposition gabonaise.

Des origines sino-gabonaises mises en cause. Des origines 100% gabonaises qui font également défaut à Jean Ping. Originaire de Whenzou, dans le sud-est de la Chine, le père du candidat à l'élection est arrivé au Gabon dans les années 1920 après avoir tenté en vain sa chance en France, comme ouvrier dans les usines Peugeot à Sochaux. Colporteur de bibelots à bord des paquebots faisant route vers l'Afrique, il finit par s'installer à Port-Gentil. D'abord boulanger, il se lance dans la pêche industrielle pendant la Seconde Guerre mondiale - "la demande était forte pour nourrir les soldats", explique-t-il. Il fera ensuite fortune dans le bois. Une double culture que le régime utilise pour le discréditer. Le quotidien national l'Union surnomme volontiers Jean Ping, "le bridé" ou "le Chinetoque". 

  • Une lutte de légitimité pour le poste de président

Une expérience au sein du gouvernement. Après des études de droit en France, le fils d'Omar Bongo devient en août 1989, à 30 ans, ministre des Affaires étrangères pendant deux ans, quand une nouvelle Constitution relève à 35 ans la limite d'âge ministériel. Revenu au gouvernement en 1999 avec le portefeuille stratégique de la Défense, il occupe cette fonction durant dix ans. A la mort de son père en juin 2009, Ali Bongo se targue d'avoir obtenu l'investiture du Parti démocratique du Gabon (PDG) pour briguer la succession de son père. "J'ai gagné ma place, elle ne m'est pas tombée comme ça. Au contraire, mon nom était un handicap", assure-t-il.

Omar Bongo, Jean Ping, Gabon crédit : KOLEWOLE EMMANUEL / AFP

Le président Ali Bongo aux côtés du président ivoirien Alassane Quattara et de Jean Ping, président de la commission de l'Union africaine en 2011. © KOLEWOLE EMMANUEL / AFP


Une carrure internationale. Si Jean Ping est un véritable adversaire face à l'héritier du précédent président, c'est parce qu'il connaît parfaitement les rouages de la politique locale. A partir des années 1980, Ping, patient et discret, devient l'un des hommes de confiance de Bongo père. Directeur de cabinet du chef durant six ans (1984-90), il voit et entend tout. Il est au coeur du système. Jean Ping entre ensuite au gouvernement, où il n'obtient pas moins de six portefeuilles différents, dont celui des Affaires étrangères. Un poste qui lui a permis d'acquérir une notoriété internationale consolidée par plusieurs années à l'étranger, à l'Assemblée générale des Nations unies (2004-2005), ou encore comme président de la commission de l'Union africaine (2008-2012).

  • A chacun ses casseroles

L'affaire des "biens mal acquis". Bien qu'Ali Bongo se serve de son héritage pour asseoir sa légitimité politique, il comporte aussi des inconvénients. Ali Bongo affirme avoir légué "au peuple gabonais" des propriétés familiales en France soupçonnées d'avoir été "mal acquises" par des détournements de fonds publics. En 2015, des biens immobiliers à Paris et Nice, appartenant à la famille Bongo, ont été saisis par les juges d'instruction dans le cadre d'une enquête sur les conditions d'acquisition de riches patrimoines en France. Mais il garde tout de même quelques signes ostentatoires du pouvoir, comme une rutilante Rolls Royce, ainsi qu'un solide ancrage dans la province du Haut-Ogooué, fief historique de son clan.

Des relations suspectes avec des Chinois. De par ses origines, le sino-gabonais est réputé très proche des milieux d'affaires chinois et son nom est cité dans de récents scandales présumés de corruption l'impliquant lui ou ses proches. Le candidat, qui nie en bloc, dit "ne même pas parler mandarin". "Toute la forêt gabonaise est entre les mains des Chinois, les routes sont faites par les Chinois (...) Tous les projets en cours sont confiés à des Chinois", se défend-il : "Ce n'est pas moi qui les ai fait venir". Deux profils bien distincts pour un seul poste : celui de président du Gabon.