Corée du Nord: "les dérapages" possibles

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Corée du Nord: "les dérapages" possibles
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L'AVIS DE - Le pays joue depuis plusieurs jours à un jeu dangereux, selon Jean-Louis Margolin.

L'INFO. La Corée du Nord a franchi une nouvelle étape, mardi, dans son bras de fer avec la communauté internationale. Pyongyang a annoncé son intention de redémarrer un réacteur nucléaire arrêté en 2007, malgré les résolutions de l'ONU lui interdisant tout programme atomique. Depuis plusieurs jours, la tension avec la Corée du Sud ne cesse de monter. Son voisin s'est même déclaré en "état de guerre" avec le Sud, soixante ans après la fin "officielle" du conflit. Mardi, le Nord a indiqué qu'il "réaménageait et redémarrait" toutes les installations de son complexe de Yongbyon dont un site d'enrichissement d'uranium et un réacteur de cinq mégawatts. Ce réacteur était la seule source de plutonium pour le programme nucléaire militaire du Nord, qui en disposerait encore suffisamment pour produire entre quatre et huit bombes.

>>> Jean-Louis Margolin, historien à l'université de Provence-Aix-Marseille et chercheur à l'Institut de recherches asiatiques, décrypte ce regain de tension. 

kim jong-un, corée du nord

© REUTERS

A-t-on franchi un nouveau cap ? Il y a déjà eu tellement de pas agressifs. Si je veux être cynique, à partir du moment où les Nord-Coréens font exploser une bombe atomique récemment (un troisième essai nucléaire au mois de février dernier, ndlr), il faut bien qu'ils aient déjà des réacteurs nucléaires pour en faire de nouvelles. Donc d'une certaine façon, c'est une décision plus symbolique que lourde de significations. On peut penser que le programme nucléaire (la centrale de Yongbyon avait été désactivée en 2007, ndlr) ne s'est jamais complètement arrêté. Cela revient finalement à accomplir un pas de plus dans une sorte de rupture avec tout ce à quoi la Corée du Nord avait pu s'engager dans les vingt dernières années.

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Mais quelle est la puissance nucléaire réelle de ce régime ? Leurs gesticulations vont au-delà de ce qu'ils peuvent sans doute faire réellement. Rien ne prouve qu'ils aient acquis une maîtrise suffisante des missiles balistiques à longue portée. Ce n'est pas impossible compte tenu des secrets du régime mais les derniers essais de missiles balistiques, qui n'ont pas été très réussi, plaident plutôt pour le fait qu'on est encore loin du compte. En revanche, pour des missiles à courte portée, c'est une technologie assez basique qui remonte à la Seconde guerre mondiale. Ça, c'est plus inquiétant quand on sait que la capitale de la Corée du Sud, Séoul, se situe à 30 km de la ligne de démarcation entre les deux pays.

corée du nord armée REUTERS

Le régime se défend de Pyongyang se défend en arguant de "graves pénuries" d'électricité… Si c'était vraiment leur préoccupation, ils s'y seraient pris autrement. Qu'ils aient des problèmes d'électricité, c'est certain mais ils les ont parce qu'ils ont concentré tout le programme énergétique et toute l'économie du pays sur l'armement. Il y a ce slogan qui domine en Corée du Nord : c'est l'armée d'abord. Tout est sacrifié à l'armement. Il manque de tout dans le pays mais c'est de leur faute en quelque sorte. Il y a eu des tas d'accords dans le passé pour que la communauté internationale –les Etats-Unis, la Corée du Sud et le Japon-, fournisse à la Corée du Nord tout ce dont elle a besoin en matière d'énergie électrique.

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Les dirigeants actuels sont-ils un facteur supplémentaire d'inquiétude ? Personnellement, je me sens plus inquiet que je ne l'ai jamais été depuis vingt ans. Il y a des éléments d'incertitudes. Du côté du Nord, il y a ce nouveau dirigeant (Kim Jong-un, ndlr) surgi de nulle part qui, il y a deux ans, n'était strictement rien. Il semble être quelqu'un d'extrêmement erratique, probablement peu assuré en raison de son âge dans un régime où tous les autres dirigeants ont entre 60 et 80 ans. Lui n'en a même pas trente. Il y a certainement des problèmes de coexistence à la tête du pouvoir. Et d'autre part, du côté du Sud, on a une nouvelle présidente (Park Geun-hye, ndlr) qui n'a pas réussi à consolider son nouveau gouvernement. Elle vient de donner le droit aux unités locales, qui font face aux Nord-Coréens, de riposter sans avoir à demander une autorisation au gouvernement central. En Chine, un allié traditionnel du Nord, il semblerait que Xi Jinping (le nouveau dirigeant chinois, ndlr) serait plus sévère à l'égard de la Corée du Nord. On peut aussi interpréter ça comme une façon pour la Corée du Nord d'essayer de forcer la main à la Chine, de la mettre dans un grand embarras…

Chacun lance les dés en espérant qu'ils retombent du bon côté. L'expérience de l'histoire montre qu'à un moment, ils finissent par retomber du mauvais côté. Les possibilités de dérapages sont donc plus importantes.