Ces Chinois humiliés et expulsés de force

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Ces Chinois humiliés et expulsés de force
@ BOXUN/AMNESTY INTERNATIONAL
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Promoteurs immobiliers véreux et élus locaux corrompus harcèlent sans scrupule la population.

 Croissance économique ne rime pas toujours avec développement. C’est le constat que fait Amnesty International dans un rapport publié ce jeudi et auquel Europe1.fr a eu accès en avant première.

Selon ONG Amnesty International, les Chinois paient cher le prix de la croissance économique. Les gouvernements locaux ayant emprunté beaucoup d’argent à des banques d’Etat pour financer des projets d’urbanisation ou immobiliers, vendent de nombreux terrains pour éponger leurs dettes. Des terrains sur lesquels vivent des dizaines de milliers de personnes, qui se voient, du jour au lendemain, expulsées de chez elles.

Ils kidnappent un bébé pour faire pression

Et les autorités locales usent de tous les moyens et menaces pour que les habitants quittent leur logement et leurs terres, vendus à des promoteurs peu scrupuleux, par des élus encore moins regardants que leurs clients. "Nous avons pu constater qu’il existe clairement des collusions entre les élus locaux, les promoteurs immobiliers et le pouvoir central", note Francis Perrin, porte-parole d’Amnesty International France, interrogé par Europe1.fr.

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 Gu Wenzhu, 54 ans, montre les portraits de ses parents décédés.  Originaires de Shanghai Paodongxinqu Gaoxinzhen, leur maison a été détruite par les autorités locales. Son père, Gu Yatao, 79 ans, a été battu à mort par les ouvriers. "Son corps attend toujours d’être enterré", explique Gu Wenzhu, "mais nous n’avons plus de terrain pour l’y mettre".

Et les élus locaux n’hésitent pas à employer la force pour chasser des habitants de leur terrain. Des habitants qui bien souvent ne reçoivent aucun préavis d’expulsion. Le 15 juin 2011, la police de la ville de Wenchang, dans le Sichuan, a, par exemple, kidnappé un bébé de vingt mois et n’a accepté de le rendre à sa famille qu’une fois que cette dernière a accepté de signer l’ordonnance d’expulsion, rapporte Amnesty International. L’issue est parfois bien plus dramatique, comme cela a été le cas pour Wang Cuiyan. Agée de 70 ans, cette habitante de la province du Hubei, a été enterrée vivante en 2010, par une pelleteuse venue détruire sa maison.

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 Démolition du village de Shiliuzhuang au sud de Pékin, le 4 juillet 2012. Les bulldozers sont arrivés sans aucun avertissement.

Des méthodes ignobles qui poussent parfois les habitants, sans recours, à choisir la voie la plus extrême : l’immolation par le feu. Entre 2009 et 2011, quarante et une personnes, visées par des expulsions forcées, se sont donné la mort de cette manière. Un chiffre en forte hausse par rapport aux dix années précédentes, au cours desquelles dix cas d’immolation avaient été relevés.

Les expulsions sont parfois très violentes :

Un sujet majeur en Chine

"Les expulsions de propriétaires ou de locataires sont devenues l’un des sujets majeur de mécontentement des Chinois, aujourd’hui", estime Francis Perrin. "De nombreuses pétitions circulent à ce sujet. C’est d’ailleurs l’un des seuls outils de contestation dont disposent les Chinois",  ajoute-il. En effet, près de 75% des pétitions soutenues par des paysans sont  directement liées à des problèmes de propriété, incluant les expulsions,  selon le "Blue book of China's society" 2011 de l'académie chinoise de sciences sociales.

Outre les pétitions, les réseaux sociaux tel que Weibo - le Facebook chinois - sont devenus des terrains de protestation pour ces habitants chassés et maltraités par leurs autorités. "Aujourd’hui beaucoup de Chinois ont accès à Internet grâce à leur téléphone, y compris dans les campagnes", estime Jean-Philippe Béja, spécialiste de la Chine, interrogé par Europe1.fr. "Beaucoup racontent leur histoire sur Weibo. On y trouve également les récits d’avocats de victimes ayant subi des pressions ou même de journalistes qui ne peuvent s’exprimer à ce sujet dans les médias classiques", ajoute-il.

C’est le cas par exemple de Baipenyao2012, qui s’identifie comme membre du parti communiste, victime d’expulsion forcée. "J’ai rejoint le Parti en 1999. J’ai toujours respecté la loi, j’ai toujours respecté notre mère, la Terre et défendu notre Parti. Mais hier, ma maison a été démolie. J’ai été battu jusqu’au sang", raconte l’internaute. Un témoignage dramatique mais que beaucoup se sont employés à ridiculiser sur le réseau social, soulignant la haine de certains citoyens pour le pouvoir central. "Que se passe-t-il ? Tu ne peux pas faire de sacrifice pour ton Party ?", ironise HappyNoisy3Lives. "Mais où est ton esprit d’équipe ?", ajoute-il.

Si ces messages sur les réseaux sociaux ne font pas faire marche arrière aux autorités "ils permettent néanmoins d’alimenter le sentiment de défiance vis-à-vis du pouvoir central", analyse Jean-Philippe Béja. Un sentiment que Pékin n’aime pas voir se développer. C’est l’une des raisons pour lesquelles de nouvelles lois sur les expulsions ont été votées en 2011. Si elles ne permettent pas d’empêcher les expulsions, elles offrent la possibilité aux propriétaires de toucher une indemnisation. "Mais ces lois ne protègent pas les locataires", soulignent Francis Perrin, qui reconnait que la Chine "a fait quelques efforts, mais ce n’est pas suffisant", puisque les expulsions se multiplient.