Brésil : "une guérilla judiciaire" entre Lula et la justice

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Invité d'Europe 1, Hervé Théry, chercheur au CNRS et spécialiste du Brésil, détaille les freins à l'entrée de l'ancien président au gouvernement. 

Nommé chef de cabinet du gouvernement de sa protégée Dilma Rousseff, l'ancien président brésilien Lula est entré dans un bras de fer avec la justice de son pays. Son entrée au gouvernement est pour l'instant suspendue par un juge, qui le soupçonne de vouloir échapper à une enquête pour corruption. Invité de la matinale d'Europe 1 vendredi, Hervé Théry, chercheur au CNRS et auteur de "Le Brésil, pays émergé" (Armand Colin), a expliqué les ressorts de ce conflit.

  • Que reproche la justice à Lula ?

"Essentiellement du blanchiment d'argent", selon Hervé Théry. "Les entreprises de BTP lui ont fabriqué un somptueux triplex sur la plage à Guaruja, près de Sao Paulo et remis en état une propriété rurale." Ces faits sont considérés comme le point de départ d'un enrichissement personnel de l'ancien président brésilien. "Jusque-là on disait toujours qu'il y avait eu beaucoup de vols pour le parti, mais que lui même était personnellement honnête. Là on commence à dire que non", analyse le chercheur.

Lula est également lié au scandale de la grande compagnie pétrolière contrôlée par l'Etat brésilien, Petrobras. "Le parti des travailleurs, pour rester au pouvoir, a acheté le vote du parti voisin" en détournant l'argent de cette entreprise, résume Hervé Théry.

  • Quel lien avec Dilma Rousseff, l'actuelle présidente du Brésil ?

"C'est vraiment sa créature", ose Hervé Théry. Membre du même parti que Lula, Dilma Rousseff a été choisie par lui pour lui succéder. "Dans le premier sondage après qu'il l'ait désignée, elle avait 3% des voix. Et quelques semaines après, elle a été élue présidente", rappelle le chercheur. La présidente, ancienne ministre des mines et de l'énergie, est également associée au scandale Petrobras, dont elle a été présidente du conseil d'administration.   

Établissant un parallèle avec le couple Poutine-Medvedev en Russie, Hervé Théry explique que Dilma Rousseff a nommé Lula chef de cabinet, "une sorte de premier ministre bis", pour essayer de faire remonter sa cote de popularité, "plus basse que le président Hollande en ce moment". Mais cette nomination aurait pu intervenir il y a plusieurs semaines : "Si elle l'appelle maintenant, c'est parce qu'il a été mis en examen et qu'avec ce poste, il obtient l'immunité", analyse le chercheur. Un enregistrement téléphonique accablant entre l'ancien président et sa successeure renforce sérieusement cette idée.


L'enregistrement qui accuse Dilma Roussefpar Europe1fr

Considérée comme une entrave à la justice, cette nomination a donc été bloquée par un juge. "Son mandat a ensuite été rétabli, puis invalidé de nouveau dans la nuit", raconte Hervé Théry. "Il y a une guérilla judiciaire en cours."

  • Quelles conséquences politiques cette crise peut-elle avoir ?

Le bras de fer est loin d'être terminé pour Hervé Théry : "Après vingt ans de dictature militaire au Brésil, il y a eu une constitution assez avancée, qui, notamment, protège très bien la justice." Mercredi soir, des manifestations d'envergure ont éclaté après la publication de cette écoute téléphonique. "D'habitude, les Brésiliens ne manifestent pas", explique le chercheur. Mais face à l'ampleur du scandale, la nouvelle mobilisation prévue aujourd'hui "va prendre une grande ampleur" selon lui.

"Le Brésil connaît des hauts et des bas depuis plus de quarante ans. C'est un pays qui est encore en construction, un pays jeune où les choses sont moins établies que chez nous", estime Hervé Théry, qui qualifie ce scandale de "crise de croissance". La présidente Dilma Rousseff, qui fait l'objet d'une procédure de destitution depuis vendredi, risque-t-elle de tomber ? "Les mécanismes le permettent", assure le chercheur. "Mais le président de la chambre qui a lancé le mouvement a lui-même une sérieuse casserole, puisqu'on lui a trouvé des comptes en Suisse".